Paris, rue Tourlaque, 1904 – 1909 |
18 août 1904 |
Le jeudi 18 août 1904, Montmartre est engourdi de chaleur. Les congés payés n’existent pas encore et le niveau de vie modeste de la population de ce coin de Paris
ne lui permet pas de prendre de vacances. Aussi il y a autant de monde dans les rues que le reste de l’année. M. et Mme Geslin, boulangers de leur état, se tiennent
dans leur boutique de la rue Tourlaque pendant que leur fils Henri, trois ans, joue sur le trottoir d’en face avec d’autres enfants. Ils se trouvent exactement, à
14 h 30, devant l’immeuble portant le numéro 14, bâti il y a seulement quelques années. Les voisins ont assisté à la construction, qui a dû être précédée de longs
et méticuleux travaux de consolidation : quatre puits très profonds ont été forés puis remplis de béton, sur lesquels on a assis la fondation. Il y a dans le
quartier, en effet, disent les anciens, de vieilles carrières de gypse, fermées au siècle dernier, comblées ou foudroyées, et dont on n’est ni sûr du tracé réel ni
excessivement confiant dans les méthodes de bourrage. De tout ça, d’ailleurs, Henri se moque éperdument. Il joue, en ce chaud après-midi, avec ses copains, et le reste ne compte pas. Soudain, avec un bruit sourd, le trottoir disparaît comme par magie sur toute sa largeur, quatre mètres à peu près, pour atterrir six mètres plus bas, emportant bien sûr avec lui, au milieu de dalles, de gravats, de terre, de poussière, le pauvre Henri. Quelques passants accourent, font cercle autour du trou, aperçoivent tout au fond le malheureux gamin, ahuri, blessé, épouvanté. Que faire ? Menaçants, précurseurs probables de la catastrophe imminente, des grains de terre s'égrènent continuellement des parois. Plonger dans le gouffre ? Ce serait un suicide ! Et pourtant, un type l'a fait. Et son geste me rappelle irrésistiblement un passage des Misérables. Un passage où Hugo raconte la scène, aux Tuileries, de présentation de Bruneseau à Napoléon Ier. Au milieu des généraux, des maréchaux, des grognards invincibles, de ces meilleurs parmi les héros, de ces mirlitaires indomptables, un civil, sans uniforme, sans décorations. Mais le projet qu'il mûrit, loin du fracas des batailles et de l'héroïsme du corps à corps, va tous les ravaler au rang de couards. Je rappelle le dialogue : « Sire, dit le ministre de l’intérieur, j’ai vu hier l’homme le plus intrépide de votre empire. — Qu’est-ce que cet homme, dit brusquement l’empereur, et qu’est-ce qu’il a fait ? — Il veut faire une chose, sire. — Laquelle ? — Visiter les égouts de Paris. » Ce 18 août 1904, un passant anonyme a peut-être surpassé Bruneseau. Nul journal n’a gardé le nom de cet homme, nulle médaille, nulle citation n’a perpétué ce qu’il a fait. Pourtant, quintessence de courage ou témérité inconsciente, il a accompli un acte qui avait à peu près toutes les chances d’être le dernier : sans réfléchir, sans hésiter, sans matériel, il a sauté dans le trou. Il a plongé dans le nuage de poussière du fontis encore frais, encore vivant, venu au jour dans ces terrains terriblement instables. Il est allé chercher l’enfant en bas du cône de terre meuble, à sa jonction avec la paroi de la cloche, l’a dégagé des éboulis qui le recouvrent, l’a porté au sommet du cône ; à présent, il le réconforte, le prend dans ses bras, le berce. Mais comment remonter ? Impossible. La paroi verticale et friable interdit toute escalade. Un passant a vivement alerté la caserne Carpeaux, toute proche, dont l’équipe de permanence accourt aussi vite qu’il est possible avec des cordes et du matériel. Aussi vite qu’il est possible ? C’est-à-dire que les pompiers sont là une dizaine de minutes après. Dix minutes pendant lesquelles le sauveteur anonyme, l’enfant en pleurs dans ses bras, se rend peut-être compte du péril mortel où son geste l'a mis en voyant de temps à autre quelques blocs s’ébouler des parois menaçantes de leur prison. Pourvu que les bords tiennent ! Pourvu que ceux qui sont là-haut, les curieux, compatissants certes, les parents d’Henri, morts de terreur, ne s’approchent pas trop, ne pèsent pas sur ces bords que la moindre vibration peut faire basculer sur les prisonniers du fontis ! Les secondes, les minutes passent. Ce sont des siècles. Laquelle sera la dernière ? Enfin, les pompiers sont là, les cordes sont lancées. L’homme attache le petit garçon, suit un instant sa lente progression. Lui-même s’encorde aussitôt, se fait hisser, voit les parois défiler peu à peu devant ses yeux. Voilà le trottoir, la vie. C’est fini. Accompagné de ses parents qui le submergent de caresses, Henri est dirigé vers l’hôpital Bretonneau où l’on va soigner les blessures et les plaies qu’il s’est faites en dégringolant. Personne ne sait ce qu’il advient du passant généreux. Je me plais à penser que l’affaire s’est terminée autour d’une table copieusement pourvue en remontants. On s’éloigne. On jette un dernier coup d’œil à l’immense bouche ouverte sur la rue, qu’on va entourer de barrières avant de la remplir de sable. La gueule du monstre est vide. Il aura sa revanche. |
30 octobre 1909 |
Comme elle monte, cette rue ! Surtout après une journée passée à faire des ménages. Son cabas à la main, Marie Chevallier rentre chez elle, rue Lepic. Venant de
la rue Joseph-de-Maistre, elle a longé quelques instants le mur du cimetière du Nord et vient de s’engager à gauche dans la rue Tourlaque. Il est environ 18 h 20.
Demain, dimanche, et après-demain, jour de la Toussaint, elle pourra rester à la maison avec son mari et sa fille. Il y a d‘ailleurs du travail à faire.
Travailler chez les autres, travailler chez soi ! Bon, elle n’y pense pas trop. C’est la vie ! Quelques passants la croisent, comme elle pressés de retrouver leur logis, ou flânant en cette soirée de fin de semaine. Elle remonte la rue, s’approche du numéro 14. Il y a eu un événement, ici, voici quelques années, dont on a parlé dans le quartier. Oui, dans cette rue. Un accident, un enfant qui est tombé, ou quelque chose comme ça. Y pense-t-elle ? Peut-être. Probablement pas. C’est un chemin qu’elle connaît bien, une rue comme une autre, un trottoir familier. Elle hurle. Un cri aigu et bref. Ce trottoir si familier n’existe plus, il a disparu en une fraction de seconde ! Ses bras ont battu l’air en vain, sans avoir pu se raccrocher nulle part. Le choc, six mètres plus bas, est brutal, bien qu’amorti par la terre encore meuble du cône d’éboulis. Mais ça tombe encore, elle est presque recouverte, elle va être enterrée vivante ! Elle crie ! Elle crie ! Etre allongée là, au fond de ce puits énorme, et voir la terre, par blocs, qui s’écroule, qui s’écrase près d’elle, sur elle, c’est inhumain ! À moitié ensevelie, elle évite maladroitement, comme elle peut, les projectiles qui visent sa tête, ses yeux. Mais, on dirait, oui, ça s’arrête. Plus rien ne tombe ! L’horreur a cessé ! C’est exact, aucun bloc ne se détache plus des parois. Marie Chevallier, choquée, bouleversée, contusionnée, blessée, reprend un peu ses esprits. Jusqu’à la taille, le bas de son corps est comme planté dans la terre. Pas moyen de bouger. De ses mains restées libres, elle tente désespérément de se dégager. Mais ! Un homme, là, pas loin d’elle, lui aussi pris dans cette gangue avide ! Un passant, un passant qu’elle a dû croiser à l’instant fatal où la terre s’ouvrait ! Lui, le pauvre, a le visage couvert de sang, alors qu’elle, apparemment, n’a pas de blessure, du moins pour ce qu’elle peut ressentir de son corps meurtri. Il fait comme elle, la voit. Ils se regardent, hébétés. Mais on est à Paris, il n’est pas encore sept heures du soir, il y a du monde, là-haut, on va les sauver, comme le petit, il y a cinq ans ! C’est ça, un enfant, qui était tombé dans un trou, lui aussi, au même endroit ! Il s’en est tiré ! On va les sauver, c’est certain ! En effet, quand les deux blessés lèvent les yeux en haut de ce puits de dix mètres de diamètre, ils aperçoivent des gens qui les hèlent, les encouragent à tenir bon. Ne bougez pas, on va chercher du secours ! Les premiers alertés sont les gardiens de la paix, qui reconnaissent les lieux et entament les manœuvres initiales : la chaussée et le trottoir, bouleversés sur dix mètres de long, sont crevés le long de l'immeuble par une excavation grossièrement elliptique, de quatre mètres de diamètre moyen et profonde de six, qui pénètre d'un peu moins de deux mètres sous l'immeuble dont une des colonnes de béton de fondation, mise à nu, semble s'être enfoncée. De plus, les bords de l'orifice du fontis font preuve d'une redoutable instabilité qui non seulement empêche toute approche directe des sauveteurs, mais en plus présente le plus grand risque d'ensevelissement des deux victimes. Les agents grimpent vivement à l'entresol, qui surplombe presque exactement le fond de la cavité. Par les fenêtres, ils lancent des cordes promptement amarrées, tout en prodiguant des encouragements et des conseils aux malheureux. C'est l'homme qui, le plus proche de la surface, empoigne d'abord les cordages où les sauveteurs ont fait une boucle qu'il se passe autour des aisselles, tandis que Marie, qui s'est entre-temps un peu dégagée, rampe vers lui sur la terre glissante du cône d'éboulis. Au moment où il s'encorde, Marie s’accroche à lui, tend les bras, le supplie. Son compagnon, enfin libéré de sa prison de terre par les premières tractions sur le cordage, lui donne la main, l’empoigne, l’étreint et tous deux entament la lente remontée vers les sauveteurs, la famille, les soins, la vie. La suite est hideuse. À l’instant même où un espoir fou envahit Marie Chevallier, son impitoyable adversaire la reprend, et cette fois sans recours. Les parois frémissent, se crevassent, s'effritent, les bords de la cheminée se désagrègent par pans de plusieurs tonnes et, quelques secondes après, les terres en surplomb s’ébranlent et soudain s’écroulent sur elle, l’arrachant à l’homme encordé, aux secours, la faisant disparaître à la vue des spectateurs horrifiés. Le tombeau s’est refermé. Ce n'est qu'à ce moment – il est 18 h 37 – que les pompiers se présentent. Pendant que les agents de police commençaient le sauvetage, l'un d'eux, ou un passant, les a alertés au moyen de la borne d'appel située rue Lepic, devant le numéro 71. Il ne faut que trois minutes aux dix-huit sapeurs, dirigés par un sergent-fourrier, pour prendre le matériel nécessaire (un fourgon-pompe et une échelle, ainsi que des cordes, une chèvre, les pelles et pioches), faire le trajet et être à pied d'œuvre. Les gardiens de la paix leur expliquent brièvement la situation. Le rescapé, Paul Michouet, un employé de commerce de cinquante-quatre ans qui demeure au 11 de la rue Carpeaux, leur confirme qu'il y avait une autre victime avec lui. Une femme. Hagard, l'horreur dans les yeux, il raconte. Elle l'a supplié de la sauver. Au moment où l'éboulement l'a entraînée, elle se trouvait près du mur pignon de l'immeuble, c'est là qu'il faut creuser. La nuit est déjà là. Au moyen d'une lanterne descendue dans le trou, le sergent, couché au bord de puits, cherche méthodiquement le moindre signe de vie que pourrait révéler le faible halo, infime dans cette obscurité. Rien. Il faut y aller. Alors, depuis l'entresol, seul ancrage solide, un caporal descend dans l'excavation, pénètre dans la partie s'enfonçant sous l'immeuble, appelle. Pas de réponse. Un second caporal le rejoint au fond avec des outils de terrassement et les deux hommes, toujours encordés, entament des fouilles à l'emplacement probable de la femme ensevelie qu'ils approfondissent lentement, à petits coups de pelle précautionneux. Ce n'est pas seulement pour ne pas blesser la disparue qu'ils manient ainsi leurs outils : c'est surtout que les terres en surplomb, extrêmement instables, continuent de s'ébouler, et un coup un peu trop violent ou mal placé ferait deux victimes de plus. Au bout d'une demi-heure de travail, les deux caporaux sont relevés par des sapeurs qui continuent le travail avec la même attention quand soudain, à 19 h 30, le fontis s'élargit en un formidable éboulement, entraînant les parois par pans entiers et les précipitant sur les deux pompiers. À la seconde même où les blocs de terre les atteignent, leurs camarades les hissent précipitamment, ce qui leur évite une mort certaine. Il n'est plus possible de continuer ainsi les opérations, que seul permettra de poursuivre un boisage sérieux du puits, décision appuyée par l'architecte en chef de la préfecture. Les heures qui suivent, au cours desquelles se rendent sur les lieux Laurent, secrétaire général de la préfecture, représentant le préfet de police Lépine, et l'ingénieur en chef des mines Weiss, verront donc d'une part l'évacuation partielle de l'immeuble, d'autre part la constitution d'équipes mixtes de sapeurs charpentiers et d'ouvriers civils qui, approvisionnées de bois de charpente fournis par un entrepreneur de la rue de Clignancourt, vont procéder au blindage des parois de l'excavation qui à la suite du dernier éboulement a plus que triplé sa surface, la portant à une quarantaine de mètres carrés. |
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Il s'agit aussi d'étayer l'immeuble : l'angle du bâtiment surplombant le fontis est quasiment dans le vide. Parallèlement à la nécessité du boisage de la
cavité, c'est aussi pour faire étayer les façades en état de péril que, en concertation avec le juge d'instruction Albanel, l’ingénieur en chef des carrières
Weiss, l’architecte de la ville Bernard et le médecin légiste Balthazard, qui ne croit guère à l’hypothèse de la survie, Laurent décide de suspendre
provisoirement les recherches pour consacrer les moyens disponibles à la seule consolidation. Les travaux commencent à 23 heures, ce 30 octobre, dans la
lueur blanche de deux puissants projecteurs électriques, et se poursuivront toute la nuit et une grande partie de la matinée, à part une interruption
entre 4 h 30 et 8 heures du matin due à des venues d’eau inexpliquées, infiltrations ou fuites, peut-être en provenance de l'égout tout proche. Entre-temps, on a fini par avoir une certitude sur l’identité de la disparue : il s’agit bien de Marie Chevallier, née Maucarré, une Morbihannaise de trente-six ans, femme de ménage, demeurant au 86 bis de la rue Lepic avec sa petite fille et son mari Fernand. Ce dernier, qui attendait sa femme depuis des heures, a fini par aboutir, renseigné par des passants, des voisins, au bord du précipice où gît son épouse. Des descriptions faites par des spectateurs présents au moment du sauvetage avorté l’ont hélas confirmé : c’est bien sa femme qui est dessous. Il est là, perplexe, ahuri, impuissant, pendant que les pompiers installent dans la clarté des projecteurs des blindages dans la fosse. Le dimanche, en milieu de matinée, Lépine se rend sur les lieux. Accompagné du lieutenant-colonel Cordier des sapeurs-pompiers, qui a relevé le colonel Vuilquin, il soigne son image en n'hésitant pas à descendre dans la cavité et dans le prolongement de l'excavation qui sous-mine l'immeuble et qui s’était agrandi lors de l'éboulement de 19 h 30. Devant la menace pour la bâtisse, qu'il juge très grave, il confirme la suspension des recherches de la disparue, priorité absolue devant être donnée à la consolidation de la maison. Les pompiers présents, dont le rôle est terminé, rentrent dans leurs casernes. Cette décision est très mal prise dans l'opinion : ces mesures sont-elles seulement conservatoires avant de continuer la recherche du corps, comme on l’a hautement affirmé plus tard, ou réellement définitives ? Toujours est-il que, pensant que les autorités ne se soucient guère de retrouver la disparue, croyant — le croyaient-ils vraiment — à une possible survie, les élus socialistes du XVIIIr, Turot particulièrement, enjoignent à Lépine de reprendre sans tarder les travaux de recherche. En effet, assez nombreux sont ceux qui gardent espoir envers et contre tout. L’Humanité du 2 novembre se fait l’écho de l’opinion d’un « géologue » anonyme et qui n'a pas eu tort de le rester, qui explique de façon assez obscure que le gonflement de l’anhydrite (sulfate de calcium anhydre, CaSO4) se transformant en gypse par hydratation engendre des cavités souterraines et que la victime a pu rouler dans l’une d’elles. Apparemment, cette croyance en une possibilité de survie momentanée est suffisamment répandue pour qu'Albanel prenne le 2 novembre les mesures nécessaires à une détermination précise de la mort quand le corps aura été retrouvé : écrasement immédiat ou asphyxie postérieure. En fait, malgré les assurances données plus tard, certains propos tenus par Weiss et rapportés (déformés d'abord ?) par la presse laisseraient penser que la recherche de Marie Chevallier devait être interrompue définitivement, la récupération d’un cadavre prolétaire ne méritant pas qu’on y risquât la vie d’une douzaine d’ouvriers et la stabilité d’un immeuble. On affirme que celui-ci, en théorie, ne court pas un grand danger, aux dires du propriétaire en tout cas : en effet, son architecte, très conscient de l’instabilité du sol d’assise, l’a fondé sur plusieurs pilotis de béton descendant assez bas. Quoi qu'il en soit, en dépit de ces mouvements dans l'opinion les travaux de consolidation commencent aussitôt : d'abord on vide plusieurs tombereaux de sable entre les fondations mises à nu et la paroi du puits blindé qui leur est parallèle, celle-ci servant de coffrage. À ceux qui s'inquiètent de voir combler un possible espace de recherche, on répond que le corps n’a probablement pas été entraîné en cet endroit. On comble également la partie de l'entonnoir devant le terrain du numéro 12, reconstituant ainsi son aspect avant le dernier éboulement. Les façades sur rue et pignon (donnant sur le 12) sont maintenues par des étais disposés perpendiculairement et appuyés sur des platelages installés sur la chaussée et sur le terrain du 12, non bâti à l'époque. Enfin, sur injonction de Lépine au propriétaire, est prévue la consolidation en sous-œuvre des fondations par un puits de maçonnerie. Incidemment, on rétablit l'écoulement des eaux de l'immeuble par la pose d'une conduite provisoire, la première ayant été détruite par la venue au jour du fontis, et l'on en profite pour vérifier et consolider le tronçon d'égout presque dénudé. Pendant ce temps, la solidarité se développe autour du ménage Chevallier. Ce couple, apparemment très bien vu dans le voisinage, suscite toutes les sympathies, dont la presse aussi bien à gauche qu’à droite se fait l’écho. Des secours parviennent au malheureux mari, on surenchérit dans la générosité. La peau, encore à découvrir, de Mme Chevallier sert à confectionner un tambour dont chacun accompagne à tour de rôle de pompeuses déclarations qui rivalisent de solennité et de grandiloquence. Une dame « dont le nom est retentissant et la bonté inlassable mais qui désire rester inconnue de nos lecteurs » (du Figaro) annonce au bon peuple épaté qu’elle va placer la fillette chez des religieuses et payer les frais de son instruction jusqu’à son dix-huitième anniversaire. Les recherches reprennent enfin. Elles ne seront pas aisées : on évalue à un millier de mètres cubes le volume des terres éboulées. Alors on parfait le blindage du puits de recherche qui, le 2 novembre au soir, atteint 10 mètres de profondeur, mais ne trouve pas encore le sol de la galerie - si galerie il y a - qui serait probablement à une vingtaine de mètres. Ça ne va pas vite : la terre déblayée est remontée au treuil, dans un seau, à la vitesse vertigineuse d’un mètre cube par jour... Apparemment on n’est pas sorti de l’auberge. Cependant, on trouve au fond du puits une hache et une pelle abandonnées par les pompiers remontés in extremis lors du dernier éboulement, ainsi que des dalles et bordures du trottoir. L’architecte Bernard descend à fin d’inspection et constate que les précautions prises pour consolider l’immeuble n’étaient point vaines : entraîné par l’effondrement, celui des quatre piliers de fondation qui soutenait l'angle a disparu. Tout autour du trou, la foule se presse. Quelques-uns, sans doute, viennent par sympathie, pour soutenir le veuf. Mais probablement pas tous. Le service d’ordre, composé de gardiens de la paix appuyés depuis le début d'un détachement du 24e RI, a du mal à tenir les curieux à une distance raisonnable du chantier, et doit même faire preuve d’une sévérité un peu brutale. Enfin, le 3 novembre, vers 10 heures, dans une extension latérale du puits, à 6,3 mètres du sol, on découvre les pieds de Marie Chevallier dépassant du bouclier de protection. En présence de Turot, qui est descendu revêtu d'une blouse blanche, les ouvriers, renforcés par les sapeurs-pompiers de Carpeaux rappelés pour le dernier acte, démontent partiellement le blindage et entament alors le creusement d’une galerie horizontale de dégagement en direction du 12. À 16 h 10, on continue d’excaver sous le mur de cette propriété, en boisant au fur et à mesure, afin de libérer la totalité du corps, ce qui s’achève à 16 h 20. Marie, entraînée en bas du cône d'éboulis par le deuxième effondrement, se trouve à 40 centimètres du mur de fondation, parallèlement à lui, la tête vers la rue Caulaincourt. |
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Les pompiers procèdent à la remontée du corps et à son transport, puis, après une brève toilette, a lieu la scène déchirante de l’identification par le
frère et le beau-frère de la victime, pour épargner au mari, assommé de chagrin, cette sinistre tâche. Auparavant, Balthazard a livré les résultats de l’examen post mortem. Si les deux jambes sont fracturées, le corps n’est pas trop abîmé, seule la tête est un peu aplatie et ensanglantée. Le médecin diagnostique un décès instantané provoqué par une fracture du crâne. Des morceaux de bordure de trottoir retrouvés près du corps et provenant du deuxième éboulement en sont vraisemblablement la cause. Le rideau est tombé. Ce même 3 novembre, le procès de Meg Steinheil, impliquée dans l’assassinat de son mari et de sa mère, impasse Ronsin, va offrir d’autres émois à la foule. M. Chevallier, nanti de quelque secours, n’a plus qu’à continuer de vivre et à oublier. Lépine, interpellé par Turot, proteste haut et fort qu’il n’a suspendu les travaux, le lendemain du drame, que par « méthode et prudence » et qu’il n’a jamais eu l’intention d’abandonner. Le conseil municipal vote la proposition du même Turot, afin que la ville prenne en charge l’éducation de la petite Chevallier et les obsèques de sa mère. La généreuse donatrice au nom retentissant disparaît de la scène. Le fontis, lui, rebouché, comblé, viendra faire une avant-dernière petite incursion à la surface le 4 juillet 1928, presque vingt ans après. Timidement, cette fois. Les matériaux de remplissage du puits de recherche se tassent de soixante centimètres, trouant le trottoir sur un mètre de diamètre. Puis, après un silence de soixante-douze ans, un nouveau tassement apparut courant 2000. Certains habitants du quartier, passant devant, se souviennent peut-être... |
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ANALYSE |
L'ouest de la butte Montmartre était sous-miné, dans le premier tiers du XIXe siècle, par les carrières de
première masse Belhomme et Tourlaque, masse qui fut ensuite, comme à l'habitude, dépilée à ciel ouvert. Les décharges comblèrent progressivement les
énormes tranchées qui crevassaient le terrain, tandis que parallèlement Belhomme continuait, pour peu de temps, l'exploitation de la deuxième masse.
On a là une coupe similaire à celle qu'on retrouvera dans l'accident de 1959 à Romainville, à savoir une importante masse de remblais de qualité médiocre
chargeant des vides inaccessibles et dans un état indéterminé. En 1909, la situation est la suivante sous l'immeuble du 14 de la rue Tourlaque : la première masse, enlevée à ciel ouvert, est remplacée par des remblais de décharge de mauvaise qualité. L'ancien front de taille, qui rejoint plus au nord-est le ciel initial de première masse en subissant au cours de son trajet des variations d'altitude, est proche de l'immeuble. En dessous, après les marnes à fers de lance, une carrière de deuxième masse, déjà effondrée à cause de son taux de défruitement excessif (environ 87 p. 100), s'étend largement de tous les côtés à la verticale du fontis qui happa le petit Geslin. Le sol est suffisamment instable (présence de vides, pente, terrain composé de remblais), et le fait est reconnu, pour que l'architecte qui construisit l'immeuble au numéro 14 jugeât indispensable de fonder le bâtiment par des puits de béton plongeant jusqu'au bon sol. |
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Il faut croire que la carrière effondrée, au deuxième étage, ne l'était que partiellement, par suite de la rupture de piliers, et que de longs pans
du toit demeuraient suspendus, suffisamment haut pour qu'une montée de voûte ayant pris naissance dans une fracture du ciel trouvât en dessous d'elle
assez de place pour recevoir les éboulis. Le rapport Ø/Φ (c'est-à-dire entre les diamètres respectifs du cratère au jour et de la cheminée au niveau
du ciel de carrière) ne peut guère être établi (admettons entre 1 et 3, mais ça ne signifie pas grand chose), mais H/h (hauteur du recouvrement sur
hauteur du vide) s'évalue entre 4 et 5, prédisant donc un risque théorique élevé de venue au jour, prouvé par les événements. Le facteur aggravant
est la présence de ruissellements souterrains d'eaux provenant des parties hautes de la butte, où elles sont recueillies par les argiles vertes,
cheminant sur les marnes supragypseuses et qui trouvent un chemin préférentiel dans les masses spongieuses remblayant l'ancienne exploitation de
première masse. On peut envisager aussi, bien qu'il soit trop tard pour en être certain, la responsabilité de l'égout de la rue, qui aurait pu fuir insidieusement. L'hypothèse est tout à fait acceptable, à condition d'attribuer à cet égout une responsabilité indirecte. En effet, certaines sources laissent entendre que des témoins (riverains, occupants des immeubles en cause) auraient constaté à l'époque qu'à plusieurs reprises la rue se serait déformée en s'affaissant ici ou là (1). Si c'est vrai, et il n'y a pas de raison particulière de rejeter ces témoignages, le scénario devient celui-ci : des années durant, des venues d'eau en provenance des parties supérieures de la butte et circulant sur les marnes supragypseuses induisent des tassements du remblayage d'assise, dont la compacité est rien moins qu'optimale, tassements différentiels répercutés sur la chaussée et fissurant l'égout. En même temps — et facilitée évidemment par ces venues d'eau — se développe, dans la carrière partiellement effondrée et inaccessible, une montée de voûte près des encastrements, qui vient au jour en 1904. C'est le seul et unique vrai fontis de carrière de cette histoire. Il est comblé, mais aucune autre consolidation n'est entreprise. Les tassements continuent donc, et c'est alors qu'on peut sérieusement accepter l'hypothèse des venues d'eau en provenance de l'égout ; qu'elles agissent seules ou combinées, leur résultat est d'entraîner en cinq ans à peine les terres du premier cône d'éboulis et le matériau de remblayage de 1904 qui ont trouvé suffisamment de place, dans les galeries, pour s'écouler sous une forme semi-fluide ou se compacter sous l'action de l'eau. Le deuxième comblement fut mené plus sérieusement que le premier, avec des matériaux à base de ciment, et ne provoqua plus d'autre accident, l'affaissement — de soixante centimètres — de 1928 n'étant dû qu'à un léger tassement du seul puits de recherche, la carrière de deuxième masse étant à présent injectée. Depuis quatre-vingt-dix ans, le sol est stable, rue Tourlaque. (1) Que de conditionnels ! Non que je doute de cette possibilité, au contraire, mais j'aimerais seulement qu'elle soit mieux établie (ce qui me paraît difficile à présent). |
Sources : Archives départementales de Paris y compris presse. Archives de la BSPP. Bulletin de la BSPP Allô 18. Archives et plans IGC. |