Romainville, le Trou Vassou, 23 décembre 1959
Dans la journée, le coin n’est pas très riant. Mais en cette fin de nuit d’hiver, alors que le soleil n’est pas encore levé, c’est désolé. La rue du Trou-Vassou, qu’Étienne Lambert vient d’emprunter sur quelques centaines de mètres, se perd en impasse dans une sorte de terrain vague. Au volant de son camion, un Citroën T 45, Étienne rétrograde pour amorcer la montée du chemin de terre qui la prolonge et qui accède à la plate-forme où il doit décharger sa benne pleine de terre. L’entreprise de travaux publics Privileggio pour laquelle il travaille l’envoie aujourd’hui encore déposer à la décharge Bancel & Choiset des déblais venus de fouilles de chantier. Cette décharge sert depuis 1953, a-t-il appris, à remblayer d’anciennes plâtrières à ciel ouvert appartenant à une importante société, Mussat & Binot. Contre paiement d’une taxe, les entrepreneurs peuvent venir se débarrasser de leurs déblais qui, petit à petit, vont niveler le sol et, par la même occasion, consolider les terrains avoisinants qui menaçaient de s’ébouler en ruinant plusieurs immeubles, dont un émetteur de la RTF. Une grande partie de l’ancienne carrière a déjà été remblayée et à présent les camions déposent leur chargement sur un plateau qui commence déjà à s’étendre et qui domine de quinze mètres la partie antérieurement comblée.

L’endroit est moche, mais Étienne Lambert s’en fout. Il fait son boulot. Il a trente-deux ans, et tout va bien. Il a un métier peinard, le camion qu’il conduit n’est pas celui d’Yves Montand et de Charles Vanel dans le Salaire de la peur. Depuis un an et demi, il est marié à une femme charmante, son ménage est heureux. Après-demain, il n’aura pas à aller bosser et fêtera Noël chez lui, rue des Vignolles, à Ermont, avec son épouse et ses parents. Le couple n’a pas encore d’enfants. L’an prochain, peut-être ?

Étienne Lambert, aux commandes du T 45 dont le moteur rugit en première, débouche du chemin de terre damée et se dirige, dans le pinceau des phares, vers le baraquement de chantier, le seul endroit éclairé, où le manœuvre Leroy et le chef de décharge Clément l’attendent pour lui indiquer précisément la place où il devra déverser son chargement. Il est 8 h 10.

Les deux hommes sont sidérés. Les 8 tonnes du véhicule dont ils voient les lumières avancer lentement vers eux sombrent tout à coup, comme un bateau. L’arrière disparaît dans le sol, le camion bascule en dressant le capot, éclairant un instant des lambeaux de brouillard matinal, puis glisse tout d’une pièce. Nul remous, nulle vague. Durant une ou deux secondes, une imprécise lueur jaunâtre, comme jaillie du sol. Un bruit sourd, où se perd un cri d’angoisse. Une boule de poussière, qui crève bientôt et s’aplatit comme un ballon dégonflé.

Leroy et Clément saisissent une lampe de poche et, en quelques enjambées, franchissent les quarante ou cinquante mètres. La mer ne s’est pas refermée au-dessus du navire agonisant. Le piège est devant eux, béant. Une cavité de quatre mètres sur deux mètres et demi, environ. Un puits noir et profond. Profond, surtout ! En se penchant, frissonnants, ils devinent tout en bas, très loin — qu’est-ce que ça peut faire, dix mètres, vingt mètres ? Impossible d’estimer les distances dans ces conditions — la calandre, les roues, les petits ronds des phares qui ont cessé de briller. Et, après le capot, toit enfoncé, portes cabossées, la cabine. Et, dans la cabine, derrière le pare-brise éventré, un homme...

Les jambes en coton, les deux employés se précipitent sur le téléphone. Leurs doigts fébriles composent le 1, puis le 8. D’une voix blanche, ils expliquent à leur correspondant qu’un camion vient de tomber dans un énorme trou, qu’il est tout défoncé, et, oui ! que le chauffeur est dedans ! Le Trou Vassou, oui, ça s’appelle comme ça, à la décharge de Romainville, chez Bancel & Choiset.

Peu de temps après, les sapeurs-pompiers de la 12e compagnie, arrivés sur les lieux, sont tout de suite confrontés au danger que l’on retrouve constamment dans les accidents de ce type : l’effritement continuel des flancs de la cloche, initialement en surplomb à cinq degrés environ de la verticale, et qui en s’éboulant tendent à élargir l’orifice. Le péril est évident pour la victime tombée qui, si elle n’a pas sa mobilité (inconsciente, blessée ou prisonnière, comme c’est le cas, d’un cercueil de ferraille), est rapidement entraînée au bas du cône et étouffée, mais aussi pour les sauveteurs qui risquent à tout moment de la rejoindre s’ils se tiennent trop près des bords fragiles.

La première méthode envisagée est de lancer un pont au-dessus du trou, à partir duquel on pourra amarrer des cordages. C’est ce qu’on fait dans le cas de sauvetages en milieu mouvant. Le pont est ici une grande échelle télescopique, dont l’extrémité libre reposera de l’autre côté de l’orifice. On doit la déployer presque entièrement, de façon que le camion porteur ne s’approche pas trop près du bord. En effet, il y a une zone d’instabilité autour du fontis, en forme de cône renversé à la génératrice inclinée d’une soixantaine de degrés sur l’horizontale et dont le sommet coïncide avec celui des éboulis. En l’occurrence, marge de sécurité comprise, le diamètre de cette zone est de trente-quatre mètres, et les véhicules, pour ne pas déstabiliser les terres ébouleuses par leur poids et les vibrations inévitables, doivent impérativement se trouver à plus de dix-sept mètres des parois. On éloigne donc le camion porteur, les cordages étant fixés à l’extrémité de l’échelle, qu’on fait surplomber la cavité. Mais le porte-à-faux est trop grand, et ne supportera pas les efforts du sauvetage.

Quelques essais sont néanmoins tentés : un sapeur se hasarde au-dessus du puits sur l’incertaine passerelle, lance des appels... On descend même un microphone qui capterait la voix du chauffeur. En vain. L’instabilité des parois est de toute façon assez inquiétante pour que les professionnels — les pompiers — et les autorités présentes, dont Kerautret, le maire de Romainville, décident d’abandonner les méthodes de fortune et de revenir aux moyens éprouvés : blindage et platelage. Mais ça va prendre du temps... Ce sont les Charpentiers de Paris, alertés, qui vont procéder aux travaux préalables. Toutefois, la grande échelle sert quand même : grâce à un projecteur de un kilowatt fixé à son extrémité, on va enfin pouvoir éclairer convenablement le fond du puits. Ce qu’on croit voir dans la cabine qui émerge encore un peu du tombeau rend espoir aux sauveteurs et leur donnerait, s’il en était besoin, un surcroît d’ardeur : on dirait bien que le bras d’Étienne remue faiblement, comme s’il faisait signe qu’il est vivant, qu’il les attend, qu’il espère...

Dans le courant de l’après-midi — car les heures ont passé inexorablement — les charpentiers établissent un blindage de planches destiné à contenir les parois ébouleuses, qu’ils surmontent d’un platelage de longrines supportant des madriers sur lesquels ils installent un treuil. M. Ballancourt, l’oncle d’Étienne, accouru sur les lieux, qui suit anxieusement les opérations, hèle plusieurs fois son neveu. Pas de réponse. Il faut y aller, on n’a que trop perdu de temps. La sécurité des sauveteurs étant assurée, qui descendra dans le gouffre ? Plusieurs volontaires se présentent, parmi lesquels on choisit le sapeur Jean Mermet, léger de poids (eh oui, ça compte) et lourd de onze ans d’expérience (ça compte encore plus), ce qui le rend apte à mener à bien la dangereuse mission : dangereuse, car le blindage ne descend pas tout en bas du puits, et des effritements plus ou moins importants sont encore à craindre. De plus, la désincarcération d’Étienne Lambert ne pourra probablement être effectuée qu’au moyen d’un oxycoupeur, matériel que Mermet sait bien utiliser.

Le pompier, harnaché, équipé d’un casque adapté, de lunettes, d’une trousse à outils, descend lentement au bout du filin d’acier, accompagné des prières muettes de tous les assistants. Vingt et un mètres plus bas, il atteint le P 45 et examine les lieux d’un œil connaisseur. Comme on s’en était déjà plus ou moins rendu compte de la surface, le camion, tombé verticalement par l’arrière, s’est fiché au sommet du cône d’éboulis. Son énergie cinétique et les éboulements ultérieurs l’ont profondément enfoncé dans la terre d’où dépassent le capot et une moitié de la cabine. Sous le choc, les portières disloquées se sont entrouvertes, d’où dépassent un bras et une jambe. Hélas, dans la cabine, le pesant et froid linceul d’éboulis couvre le reste du corps du chauffeur. Le dégagement va être difficile et périlleux. Déjà, pendant son court séjour dans la gueule béante, Jean Mermet sent physiquement la présence hostile du monstre qui n’attend qu’une imprudence pour dévorer une autre victime. Alors, comment entamer de longues opérations de dégagement, avec des chocs, des vibrations ?

Remonté au jour au bout de huit minutes, il fait son rapport, répond aux questions des ingénieurs des mines présents. Il ne peut leur apprendre tout ce qu’ils désirent savoir. Alors Jean Mermet y retourne, accompagné pendant la descente de mottes de terre, de cailloux tombés des parois. Remonté cinq minutes après, il peut fournir les informations qui manquaient mais aussi la certitude que, hélas, Étienne Lambert est bien mort : la terre est déjà compacte autour du corps ...

Or, tandis que Mermet s’entretient avec les gradés, les techniciens et les élus, de nouvelles chutes de terre confirment le risque énorme que présentent les méthodes de récupération par l’orifice : en effet, le cratère s’est déjà agrandi dans la journée compromettant ainsi la stabilité sinon l’existence du platelage de charpente. Toute la nuit, d’ailleurs, les éboulements continuels finiront par recouvrir le camion.

De toute façon, comme on n’a plus à se dépêcher, on va réfléchir à la façon de mener les travaux de récupération, puisqu’on ne peut plus parler de sauvetage, dans les meilleures conditions de sécurité. Les colonels Lesecq et Besson, à 19 heures, décident d’abandonner pour la nuit après avoir fait recouvrir le trou d’une bâche pour le protéger de la pluie et de la neige, actifs auxiliaires des éboulements.

Comment procéder ? Puisque l’accès par le haut est interdit, on va passer par le bas. Pourtant, un spéléologue réputé, Claude Boisse, fondateur de l'association les Spéléologues progressistes, qui a appris comme tout le monde le drame du Trou Vassou, écrit à la mairie de Romainville pour proposer son idée, le « sauvetage par hélicoptère en vol stationnaire ». À réception de la missive, les uns ricanent, d’autres haussent les épaules ou prennent un air perplexe. Ils ont tort. La méthode s’appelle l’hélitreuillage et a aujourd’hui gagné ses lettres de noblesse. Il faut pourtant reconnaître que, même si l’hélicoptère, ne reposant pas au sol, ne lui transmet pas les vibrations assassines, les parois sont par nature suffisamment friables pour ensevelir un sauveteur, qui aurait en cas de tentative de dégagement par l’appareil subi de graves blessures.

Il faut donc passer par le bas. Par les galeries ? Non, car si le dégagement par le haut est périlleux, l’attaque par sa base de la coulée d’éboulis est carrément suicidaire. D’ailleurs, a-t-on même des plans ? S’ils existent, sont-ils fiables ? Or, il se trouve que la cavité est à douze ou treize mètres du bord d’une plate-forme, surmontant de quinze mètres le sol déjà remblayé de la décharge. La base du talus meurt à vingt-cinq mètres de la projection verticale de la limite du plateau. La méthode finalement choisie consistera à creuser dans ce flanc une tranchée jusqu’au fontis. Celui-ci atteint, le camion ne sera plus qu’à six mètres en contrebas du sol de la tranchée, ce qui facilitera d’autant la récupération du corps.

La décision est prise le 25 décembre. Le tracé de l’entaille est indiqué par les géomètres et ingénieurs, et le creusement débute. Il faudra déplacer cinq mille mètres cubes de terre. La décharge n’est pas loin, c’est déjà ça. La pelleteuse commence son travail quelques jours plus tard mais des ruptures successives de câble l’interrompent fréquemment. À chaque fois, la remise en route est très lente, les pièces de rechange sont difficiles à trouver. Kerautret, le maire de Romainville, qui depuis plusieurs années mène au sein du conseil général de la Seine un combat pour que l’administration se penche sur le problème des communes sous-minées, particulièrement dans l’Est parisien, proteste contre ces lenteurs tout en durcissant sa position au conseil général, à l’occasion de l’accident. Il propose ainsi la création d’une commission d’enquête, effective le 13 janvier 1960, et composée d’un représentant du préfet de police, d’un inspecteur général de la préfecture de la Seine, de l’ingénieur des mines chef de l’IGC, du directeur général des services techniques, du directeur général des affaires départementales, de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées, d’un architecte désigné par le préfet de la Seine, qui est alors Benedetti, de huit représentants du conseil général et des maires des communes concernées. Cette commission se réunira pour la première fois le 28 janvier 1960.

Romainville n’oublie pas le courageux Mermet : par délibération du conseil municipal en date du 30 décembre, il se voit conférer la médaille du Mérite. Quant aux frais engagés pour l’exhumation du corps, ils sont pris en charge par le conseil général, qui inscrit au budget de 1960 un crédit de 100 000 NF, à rembourser éventuellement par les personnes morales qui viendraient à être mises en cause et condamnées. De son côté, l’employeur d’Étienne, Privileggio, n’a pas laissé tomber Mme Lambert et s’emploie à la secourir matériellement mais aussi moralement.

Là-bas, à la décharge, le déblayage continue, la pelleteuse se faisant seconder vers le 20 janvier par une autre machine, une sorte de drague qui creuse tout en ramenant la terre extraite loin en arrière, ce qui permet d’éviter autant que possible des éboulements indésirables du rideau de terre s’amenuisant de plus en plus entre la pelle et la cloche du fontis. Alors que le Parisien libéré estimait, le 25 décembre, que « les jours à venir verront, logiquement, la délivrance du malheureux camionneur », c’est seulement le 26 janvier (le jour de mon anniversaire, pour les nombreux lecteurs que cela intéresse) que la tranchée débouche dans le puits.

Le sol de l’entaille n’est pas tout à fait horizontal, et présente un pendage ascendant vers le fontis. Au lieu de se trouver à six mètres en contrebas, le camion est à une bonne dizaine de mètres. On peut certes creuser encore le sol, mais des incidents possibles risquent d’accroître les difficultés : nouveaux éboulements, débourrage du cône dans les galeries entraînant l’enfouissement du véhicule. L’état de la cabine s’est bien dégradé : elle est écrasée, aplatissant le corps sur le siège et le coinçant dans des ferrailles enchevêtrées, pendant qu’une gangue de terre compacte remplit tous les vides. Et, bien sûr, l’odeur... Même si l’on est en hiver, le cadavre est là depuis plus d’un mois, dans une terre plus chaude que la température ambiante. La décomposition répand ses effluves fétides autour des équipes de recherche.

Les sapeurs-pompiers, qui avaient quitté le chantier pendant le creusement de la tranchée, tout en se tenant au courant, sont revenus. Le colonel étant d’avis de ne pas surseoir, à cause des nouveaux incidents possibles, ce sont eux qui vont procéder, avec leur matériel, à la désincarcération. Elle va durer dix heures, conduite à l’oxycoupeur, à la pelle, aux cisailles, aux leviers, par une équipe de sapeurs, dont le sergent-chef Haustrate, le caporal-chef Besançon et, à nouveau, l’ami Mermet. Plusieurs pompiers sont blessés au cours des opérations, soit par des tôles coupantes, soit par des gouttes de métal en fusion. Le travail a lieu à genoux, à plat ventre, sous la menace des éboulements, dans la lueur et la chaleur du chalumeau, au milieu des immondes relents des ptomaïnes. Le 26 janvier 1960, à 21 h 25, le corps d’Étienne Lambert, trente-deux ans, chauffeur de camion décédé accidentellement le 23 décembre 1959, est remis aux services municipaux qui le rendront à sa famille.

Plus tard, la dixième chambre correctionnelle de la Seine condamnera André Choiset et le directeur technique de la plâtrière, François Binot, à qui il était reproché de n’avoir pas suffisamment averti les ouvriers du danger qu’ils encouraient, à respectivement 2 000 NF et 1 000 NF d’amende, pour homicide involontaire. La veuve obtiendra, outre la rente attribuée par la sécurité sociale, 30 000 NF de dommages et intérêts, et les parents d’Étienne recevront 7 000 NF.

Acta est fabula.
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ANALYSE
Encore un drame de deuxième masse.

Ces carrières inférieures, une fois abandonnées, occupent leurs loisirs à perforer leur planche intermédiaire (marnes à fers de lance) puis à remonter dans les matériaux aléatoires du comblement. Parfois, on n'est pas passé loin du drame. Ainsi, en septembre 1993, rue de l'Aviation (c'est-à-dire à quelque 250 mètres du fontis mortel), une fillette, intriguée par un trou dans la chaussée, y glissa une branchette, qui ne toucha pas le fond. Un parent, à qui elle fit part de sa trouvaille, s'empressa de la tirer par le bras avant d'appeler la BSPP et l'IGC qui découvrirent un joli petit fontis venu d'une carrière de deuxième masse.

Sources :

Archives municipales de Romainville y compris presse.
Bulletin de la BSPP Allô 18.
Archives et plans IGC.



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