La carrière du Couvent (fin)


Dans le dernier quart du XIXe siècle, les carriers laissèrent peu à peu la place aux champignonnistes, les exploitations de Saint-Maximin continuant l'extraction de la pierre et supplantant celles de Saint-Leu, où il restait encore Borde & Périer, très importante société ayant des tentacules un peu partout en France.

La culture de l'agaric continua jusqu'à la fin du XXe siècle sur des surfaces extrêmement étendues, d'abord en meules, puis en plates-bandes, puis très généralement en sacs (photo ci-dessous) à partir des années 1970, et enfin en caisses. Il reste quelques traces, des camions, des sacs, des tableaux, un broyeur, des graffitis, et aussi, hélas, des hectomètres carrés de parois stérilisées à la bouillie de chaux, dont le principal défaut pour le visiteur est de recouvrir les graffitis existants.
Cave à champignons.
C'est donc à partir des années 1880-1890 que se multiplièrent les puits d'aérage, comme celui dont les perceurs ont immortalisé la mise au jour (ci-contre) et qui donne dans une galerie de circulation des anciens quartiers de Saint-Christophe. Ce puits, terminé le 25 octobre 1895, était l'ouvrage, non de carriers, mais de trois champignonnistes : Zéphirin et Victor Navarre et Charles Duez. Zéphirin, qui avait vingt-neuf ans à ce moment, sera quelque temps maire de la commune au début de la Seconde Guerre mondiale.

Quant aux cheminées qui ventilaient directement les caves de culture, elles ont généralement, bien plus tard, été coffrées en carreaux de plâtre pour recevoir un ventilateur électrique de réglage (photo ci-dessous).
Ci-contre, l'entête d'un des nombreux tableaux de champignonnistes, précisant la cave, ici la cave du Puits et de l'Horloge. Les ouvriers y indiquaient la date, puis le déroulement de diverses opérations : nettoyage, montage des meules, lardage, gobetage, cueillette (avec le poids de la récolte), etc. Est-il utile de rappeler à mes fidèles lecteurs que les longueurs des meules se mesurent en toises, qu'on arrondit à 2 mètres ? Dans la cave du Puits et de l'Horloge, en l'occurrence, la longueur cumulée des meules représentait quand même pas moins de 9,5 kilomètres...

Photo du dessous : dans le premier quart du XXe siècle, à l'époque où les champignons étaient encore cultivés sur meules, trois très jeunes ouvriers ont laissé leur nom. Roger Rette, Joseph Theys et Robert Joly étaient reterreurs, c'est-à-dire chargés de « reboucher les trous laissés sur la couche par l'extraction des rochers (masse de champignons qui se sont développés sur le même point) ou attaqués par la molle (une maladie), avec la même terre que celle employée pour le goptage » (Jean Lachaume, le Champignon de couche, 1882). Toujours selon Lachaume, ces ouvriers spécialisés, qui suivaient en quelque sorte les cueilleurs, n'intervenaient que dans les cultures d'une certaine importance, dans les petites exploitations le reterrage était fait par les cueilleurs eux-mêmes. Joseph Theys étant né en 1906, le graffiti date de 1920, ce qui est d'ailleurs indiqué sur la gauche.
L'incontournable broyeur Weidknecht (puis Clero) fournissait le craon calcaire pour le gobetage des meules : après ensemencement, recouvrir le mycelium d'une petite épaisseur de terre le forçait à fructifier. Les camions, ici des Citroën U55 des années 50, sont parfois des plates-formes comme ci-dessous pour transporter les récoltes, tantôt des bennes pour charrier le craon, le compost ou autres matériaux en vrac. La largeur des galeries et leur faible courbure ne rendaient pas nécessaires les tracteurs FAR à trois roues qu'on voit encore dans beaucoup d'anciennes champignonnières à la circulation plus malaisée.
Entre les deux guerres le champignonniste Hermant écoulait sa récolte également sous forme de conserves. Dans la carrière quelques locaux étaient consacrés à la préparation et à la conservation : « Les seules usines installées dans les cultures » proclamait sa réclame qui prouvait ainsi la fraîcheur des produits (Voulez-vous que je vous envoie dans la culture ? proposait-il aux clients intéressés.) Pendant longtemps ces stérilisateurs et paniers ont été les témoins de cette époque, puisqu'ils portaient les poinçons APAVE de 1936 et 1946, mais ils ont été manouchés il y a quelques années.
Pas assez lisible pour qu'on puisse le savourer dans son entier, mais suffisamment pour le comprendre, ce panneau est une annonce du premier Tour de France, en 1903. Prévu en juin pour un mois et demi, il fut raccourci et décalé en juillet. Tracé au moment où le départ devait avoir lieu en juin, ce dessin, orné d'un cycliste dont on distingue la culotte collante, les chaussettes, les mains posées sur le guidon en demi-cercle, ainsi qu'en bas le pédalier du vélo, et présentant une liste de noms très difficiles à lire, est donc en quelque sorte une affiche annonçant la manifestation. Vu le nombre de graffitis sur le cyclisme dans toutes les carrières de France et de Navarre, c'était sans doute un sport ou simplement un loisir très apprécié des travailleurs souterrains, en l'occurrence des champignonnistes dont c'est un des multiples graffitis.
Les travaux de mars et avril 1940
Localisés dans une étroite région au nord-est de la carrière, un nombre conséquent de graffitis ont été laissés en mars 1940 par des militaires des 26e et 32e régiments de travailleurs et du 23e régiment du train, et cela à proximité d'une zone de quelque 4 000 mètres carrés où un effondrement est entouré de murs légers mais soigneusement talochés jusqu'au ciel, comme si l'étanchéité du volume enclos était primordiale. Si les travailleurs ont laissé leur nom à titre de souvenir, les militaires du train ont principalement tracé des repères directionnels, pour guider quelqu'un jusqu'à quelque chose.

Il apparaît que c'est seulement aux années 70 que remonte la construction de ces murs. Pour empêcher quoi de s'échapper ? Qu'a-t-on appris à ce moment qui était ignoré ou négligé jusque là ? Et pourquoi ces graffitis sont-ils placés aussi haut dans des vides où toute extraction avait cessé depuis de longues décennies ? Comme si les auteurs des graffitis avaient disposé d'un véhicule avec élévateur, indispensable par exemple pour forer facilement des fourneaux de mine dans au moins six piliers de façon à faire ébouler le ciel sur des objets qu'on aurait disposés auparavant au pied des piliers.
En effet, la France disposant d'un stock « d'urgence » de projectiles chimiques au début de la guerre dans un dépôt de la Somme, ce n'était sans doute pas une mauvaise idée, après avoir présumé d'une façon ou d'une autre que ce type de munition ne serait pas utilisé, de les éloigner de zones possiblement bombardées et même de les faire disparaître pour éviter tout risque et pour ses propres populations et au niveau diplomatique international.

Ce n'est qu'une hypothèse, mais assez bien étayée. En tout cas ce n'est pas de la fiction.
Dans le Matin des magiciens, Jacques Bergier n'a pas hésité à exciter l'imagination de ses lecteurs avec des sombres histoires d'armes allemandes plus que secrètes dans un niveau encore inférieur de la carrière. Cela a d'ailleurs inspiré quelques membres du GEHRCAS dans la rédaction d'un poisson d'avril qui ressort sporadiquement.

Mais, n'y a-t-il pas un véritable mystère encore plus insondable ? Lors de l'équinoxe de printemps, pendant quelques rares instants un rayon désigne exactement l'endroit où il faut creuser pour trouver une cache où les Allemands ont dissimulé une Haunebu et son équipage en hibernation.

Ça fout la trouille...

Sources et remerciements :
André Stéger et l'association GERHCAS ;
Archives départementales de l'Oise ;
Médiathèque de Saint-Leu-d'Esserent ;
Jean-Pierre Gély & François Blary, Les centres carriers de Saint-Leu-d'Esserent
    et de Saint-Maximin au cours des siècles : développement de l'exploitation
    et diffusion de la pierre
, 2011, CAHMER ;
Pierre Noël, Monographie sur la pierre de Saint-Leu-d'Esserent ;
Etienne Cunrath, Pierre de taille, Archives des artisans de la pierre de taille ;
Yannick Delefosse, V1, arme du désespoir, Lela presse ;
Service historique de la défense ;
Entretiens avec Eric De Winter.



Retour à l'index.