Issy-les-Moulineaux - Clamart, 1961
Quand, depuis la gare du RER d’Issy-les-Moulineaux, on remonte sur la droite le boulevard Rodin grimpant vers le plateau, on arrive, après une portion rectiligne d’où l’on a un superbe panorama sur la Seine et Paris, à un virage à gauche assez serré. Un peu plus loin, c’est Clamart et le boulevard change de nom pour devenir l’avenue Henri-Barbusse. Après le virage s’embouche sur la gauche la rue de l’Égalité, dominée par de hauts et modernes immeubles. Traçant comme une corde dans l’arc du virage, coupée sur sa droite par le sentier des Étroites, une petite rue monte vers la branche supérieure du boulevard : c’est la rue Antoine-Courbarien. Sur sa portion inférieure, et sur sa droite en montant, de petits pavillons, construits quelques années avant la Seconde Guerre mondiale, offrent au promeneur un fouillis désuet et charmant de toits disparates, de matériaux et de finitions divers, lui laissent entrevoir des jardinets et des courettes, du temps où les permis de construire n’imposaient pas leur rigueur parfois excessive. Sur la gauche de la rue, c’est nettement plus moderne : deux voies en impasse donnent l’accès en contrebas à des installations sportives sans caractère (tennis, squash) dominées par les grandes tours qui, plus loin, écrasent l’horizon ; entre les deux, de gros immeubles bien plus récents.

Cette rue est calme, presque provinciale. Mais, toute proche, la rue de l’Égalité (dont la courte portion située sur le territoire de Clamart s’appelle rue des Monts) est plus animée : va-et-vient des occupants des grandes tours, chalands des commerçants, adolescents conversant ou jouant au ballon. L’active et dynamique communauté arménienne, implantée depuis 1920 à Issy et tout particulièrement dans ce quartier, lui apporte, outre son esprit entreprenant, un certain mode de vie, la nonchalance apparente de ceux qui sont décidés à prendre ce qu’il y a de bon dans la vie et à lutter courageusement contre ce qui ne l’est pas.

Entre ces deux mondes, celui des tours et celui des pavillons, à l’emplacement du chantier, il y avait jadis un stade, le stade de la Fidélité, bordé de plusieurs petites maisons sur ses côtés est et nord. À la place des installations sportives actuelles, les deux voies n’étaient pas des impasses et portaient alors des noms sur leurs plaques et des pavillons sur leurs côtés.

Les maisons n’existent plus. Le stade n’existe plus. Il a disparu, un jour, comme ça. Corps et biens. Et ainsi commença la plus terrible catastrophe due aux carrières souterraines. C’était le premier jour du mois de juin mil neuf cent soixante et un...

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... un jour comme un autre, en cette époque que beaucoup de mes lecteurs ont connue : ceux qui ne prennent pas les transports en commun sillonnent les rues en Dauphine, en Aronde, en Traction, en DS ou, pour les moins argentés, en Solex ou en Mobylette dont les ventes partent en flèche. La radio diffuse les premières chansons de quatre jeunes Anglais ; Salut les copains, dont les Chaussettes noires et Richard Anthony sont déjà des piliers, fait connaître un certain Johnny Hallyday. De rares familles s'enorgueillissent de posséder la télé, d'autres, guère plus nombreuses, d'avoir le téléphone.

Malgré la guerre d’Algérie qui fait rage, loin au sud, la vie s'écoule quand même à peu près sereinement dans le quartier Courbarien. Bien sûr, on voit quotidiennement passer les ambulances militaires qui conduisent à l'hôpital Percy les soldats blessés dans les affrontements du bled ou les émeutes des villes, qui repartiront plus tard, guéris, à moins qu'ils ne trouvent une place dans le carré qui leur est réservé au cimetière de la rue de l'Égalité... Bien sûr, les journaux se font l'écho des opérations de « maintien de l'ordre » qui ravagent nos départements ultraméditerranéens, où, en trois lettres, menaçantes ou porteuses d'espoir, un nouveau sigle — OAS  — vient d'apparaître depuis le putsch du 22 avril. Bien sûr, la métropole non plus n'est pas épargnée, où se multiplient attentats, arrestations, afles, mitraillades. Le 31 mai — la veille — les généraux Challe et Zeller, comparaissant devant le haut tribunal militaire pour y répondre de leur participation au putsch, se font condamner l'un et l'autre à quinze ans de détention. On soupire. Quand cela va-t-il finir ?

S'il fait bon en ce jeudi de fin de printemps, car le thermomètre affiche presque 20 degrés, le temps n'est pas très beau. Hier encore il a beaucoup plu, pas tout à fait autant que les jeudi et vendredi derniers, et le ciel est encore nuageux, et voire couvert. On a entendu à la radio que ce qui était tombé la semaine dernière sur la région parisienne équivalait à la moyenne de deux mois. Enfin, la pluie a au moins cessé aujourd’hui. Sans ces nuages, on aurait presque un avant-goût d’été. C’est jeudi, et les gamins ne sont pas à l’école. La plupart, paressant un peu en ce jour de congé, sont encore chez eux. Les papas, eux, travaillent. L’un est aux Halles, un autre chez Peugeot, à La Garenne-Colombes ; quelques-uns sont tout près, à la fabrique de céramiques Bacle & Moulin, rue Antoine-Courbarien, où Raoul Breger, le chauffeur, prépare son chargement. Maurice Vidal, directeur d’un magazine sportif, suit quelque part en France les péripéties d’une course cycliste ; celui-là, gardien de la paix à Meudon, profite de sa matinée avant de prendre son service après midi. Certains encore travaillent à domicile, aux machines à tricoter, comme Krikor Mouradian, ou bien dans les deux grosses entreprises de la région, Renault et Gévelot, la cartoucherie...

Les épouses, elles, pour beaucoup, ne travaillent pas : en 1961, la majorité des femmes sont encore au foyer. Comme il ne fait pas vraiment beau, les enfants sont restés chez eux ; cet après-midi les plus sportifs pourront aller sur le stade disputer une partie de foot avec les copains, mais ce matin ils finissent leurs devoirs à la maison, ou vont faire les courses avec leur mère. Il est dix heures et demie du matin : c’est le moment où Christian Mathevet et sa mère, et quelques autres, se préparent pour aller au marché qui se tient chaque jeudi au coin des rues de l’Égalité et de la Défense. On préparera le repas en revenant, si toutefois la coupure d’eau intervenue à 9 heures a cessé. Une grève, une réparation ? On n’en sait rien. Enfin, la plupart. Quelques personnes, en fait, connaissent bien la raison de cette interruption : par exemple le conducteur de la pelleteuse dont le godet vient d'éventrer la conduite d'eau alimentant le stade, ainsi que les ouvriers qui sont autour, un peu ennuyés de ce gag.

Il est 11 heures moins le quart. Mme Asselin, dont la maison se trouve juste devant la ligne du chemin de fer, à Clamart, repasse devant sa fenêtre. Le bruit, tout près d’elle, la fait sursauter ; elle se retourne et n’en croit pas ses yeux : pour la seconde fois en quelques minutes, son buffet deux corps, copieusement garni de vaisselle, vacille et fait bruyamment tinter verres et assiettes ! Au même instant, Kerope, un Arménien qui demeure plus loin dans la rue de l’Égalité, effectue un travail sur sa clôture tout en conversant avec son voisin, quand soudain...

Le fracas est assourdissant. Le choc est ressenti par tous, le sol tremble. Dans la rue, dans les maisons, les gens s’interrogent. Un attentat ? Évidemment ! Non, pas avec ce boucan ! Ah, vous croyez ? Non, ce n’est pas le bruit d’une bombe. Et puis, les vitres sont intactes. Ah, c’est un avion ! Un avion qui s’est écrasé ! Un avion ? Mais oui, ou un hélico de la base d’Issy, un de ces engins qui passent régulièrement au-dessus de la région, à cause de la guerre, oui, un appareil militaire ! Sur le stade ! Mais si, regardez la fumée, et la poussière ! Oh, mais les maisons ? Elles sont à côté, mon Dieu ! Pourvu que ce con se soit pas planté dessus ! C’est la ruée, et quelques minutes plus tard on arrive devant le lieu de l’accident. Pas d’avion ! Plus de stade non plus...

Au centre de secours d’Issy, les sapeurs-pompiers reçoivent à 10 h 47 un coup de fil les avertissant qu’une explosion vient d’avoir lieu au 107 de l’avenue de Verdun. Attentat ? C’est la psychose du moment, souvent justifiée. Peut-être du gaz, après tout, ce qui ne vaut guère mieux. Les équipes de la 6e compagnie, parvenues au 107 de l’avenue, c’est-à-dire dans son côté sud, accolé au flanc de la colline où monte le boulevard Rodin, y trouvent des véhicules défoncés par des pierres et des gravats, de nombreuses vitres aux fenêtres des immeubles brisées par l’onde de choc, un vélo projeté contre une voiture stationnée de l’autre côté de la rue, elle-même couverte de débris terreux, qui s’éparpillent sur la chaussée. Il y a des blessés ? Oui, répond-on, le gamin qui était sur le vélo et deux autres, dont un assez gravement ; mais ils ont déjà été transportés à l’hôpital par des particuliers. Le sous-officier de garde, qui connaît le coin et qui commence à comprendre, voit sa conviction confortée par la présence de deux vantaux de métal arrachés de leurs gonds, disloqués et projetés à plusieurs dizaines de mètres de leur cadre : la porte d’une carrière...

À l’est du sentier des Loges, face aux pavillons détruits, le stade de la Fidélité s’est enfoncé irrégulièrement de plusieurs mètres. De grandes crevasses circonscrivent la montueuse dépression du côté de la rue, d’autres, grossièrement parallèles, déchirent toute la surface du terrain de foot et de la piste jusqu’au terrain de basket, au nord. Les peupliers qui séparent ce dernier terrain des parcelles de la partie est de la rue du Général-de-Négrier sont couchés et se font mutuellement la révérence de part et d’autre d’un thalweg imprévu. Sur la chaussée de la rue de l’Égalité, en face de la villa des Monts, un cratère où se consument encore quelques papiers noircis témoigne de l’explosion du gaz sorti d’une conduite défoncée, enflammé par les étincelles jaillies des fils électriques tombés à terre, puis étouffé par l’éboulement des terres.

Les sapeurs d’Issy ne sont pas les seuls à avoir été appelés : à 10 h 49, ceux de Clamart, faisant partie de la 21e compagnie, sont alertés pour une « bombe au plastic  » (cette fois, le correspondant est sûr de son fait) au 150 de l’avenue Henri-Barbusse. C’est celle qui prolonge, sur Clamart, le boulevard Rodin. Pas de quoi fouetter un chat au 150, mais ils ne se sont pas dérangés pour rien : de la poussière, des cris, des gens qui sont là, affolés, anxieux. Les pompiers se mêlent à eux, interrogent, regardent. Au 7 et au 9 de l’allée Bellevue, le pavillon des Morin et celui des Tronchet sont détruits : des briques, des tuiles éparses, le toit écrasé sur le sol, les murs éventrés et abattus, des poutres enchevêtrées sur des gravois. Les pompiers commencent par dégager deux blessés, transportés vivement aux urgences.

Depuis vingt minutes, les sauveteurs s’affairent sans relâche au milieu des résidents ; certains les aident, d'autres les gênent ; les uns rassemblent hâtivement des affaires, les autres contemplent les dégâts d’un air consterné. Et c’est pour transformer la terreur dangereuse et stérile de ces pauvres gens affolés en une activité organisée et efficace que les pompiers auront une heureuse idée : puisque de toute façon ils ne sont pas assez nombreux, ils s’empressent de rassembler et les bonnes volontés, qui d’ailleurs ne manquent pas, et les curieux venus aux nouvelles (curieux qui se changeront bientôt pour la plupart en sauveteurs efficaces), puis les divisent en équipes de deux ou trois civils sous la direction d’un sapeur, qui s’attellent immédiatement à la recherche et au déblayage.

Pendant que les recherches continuent au milieu des décombres et qu’on prévient les services des eaux, d’EDF-GDF et de la municipalité pour prendre les mesures nécessaires de sécurité et d’étaiement, un autre groupe, rejoignant les premiers habitants et passants alertés dès le début, découvre les dégâts causés à la maison des Vanhove, au 5 du sentier des Loges, et à deux autres pavillons. La fille de Mme Vanhove, Berthe Debièvre, qui demeure avec elle, raconte la voix tremblante son aventure : elle était occupée à préparer le repas tandis que la petite Brigitte, sa fille de deux ans, jouait tranquillement dans la cour. Une crevasse s’ouvre soudain dans le sol et écarte les murs de la maison qui commencent à osciller, alors qu’une autre apparaît dans la cour devant la petite fille. Berthe, avec une belle présence d’esprit, se précipite par la seule issue, la fenêtre de la cuisine, s’empare de la gamine et s’enfuit alors que la maison blessée à mort continue de faire choir ses matériaux.

Le café qui est au coin accueille les rescapées et leurs compagnons, leur sert un remontant, mais personne n’aura le temps d’en prendre un deuxième. Les grondements souterrains ne cessent pas, le sol frémit en permanence, et un pompier accourt : l’immeuble a bougé, il faut l’évacuer à l’instant ! Personne ne se fait prier, on abandonne sur le comptoir les demis mousseux et bien frais. Ça s’est d’ailleurs arrêté là : à l'aube du troisième millénaire, l’immeuble est toujours debout (le Veau d’or aussi).

Dans le quartier, chacun est sorti de chez lui, assiste aux opérations, y participe même, aiguillant les sauveteurs. Certains hésitent, mal à l’aise : et si ça continuait ? Il vaut mieux prendre des affaires, les économies, et se mettre à l’abri. Le tremblement de terre d’Agadir (1) n’est pas loin. On en a beaucoup parlé, et quelques-uns savent qu’il ne faut pas rester dans les habitations. Alors plusieurs d’entre eux retournent dans leur maison, préparent des affaires. Georges Berberian, que chacun appelle Coco, est sorti de chez Bacle & Moulin, où il travaille, dès qu’il a entendu l’effondrement, pour se rendre dans le pavillon qu'il occupe allée Bellevue, qui vient de subir d’importants dégâts. Il fait évacuer sa jeune femme et son bébé, les met en sécurité puis, accompagné de deux amies, les jeunes Eugénie et Jacqueline Kehyayan, y retourne en voiture pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore. Tous trois entrent dans les décombres...

1) Le 29 février 1960, Agadir, au Maroc, fut victime d’un séisme de magnitude 5,8 qui entraîna la mort de 15 000 personnes. La presse et la radio s’en firent largement l’écho, et cette catastrophe frappa beaucoup l’opinion.

Au salon de coiffure où elle exerce, situé au coin de la rue Antoine-Courbarien et du boulevard Rodin, et donc tout près du lieu de la catastrophe, Mme Novallès a entendu le fracas de l’effondrement. Ses clientes et elle sortent, s’interrogent, assistent aux allées et venues. Elle songe à Nicole et Patrick, ses enfants, seuls dans l’appartement du 74, boulevard Rodin. Certes, à respectivement quatorze et sept ans, ce ne sont plus des bébés, mais il faudra sans doute aller les rassurer. Si elle savait ! En effet, ils ont entendu le bruit. Ils sont peut-être vaguement inquiets, mais surtout curieux. Alors ils décident d’aller voir ce qui se passe. Mais, au lieu de monter, ils descendent. Par le chemin des Vignes, ils accèdent à l’avenue de Verdun qu’ils prennent sur leur droite. Ils ont bien fait de choisir ce trajet : à une centaine de mètres, il y a des pompiers, des casques qui brillent, de lourdes bottes, des fourgons, de l’animation. Viens, on va voir ! Accompagnés d’une autre fillette rencontrée par hasard, ils s’approchent et passent devant le 113 de l’avenue. Il est 11 h 18.

C’est peut-être une intuition, peut-être le grondement sourdant du sombre orifice qui les vise, soudain amplifié en un bruit de tonnerre, en une détonation de canon géant, qui pousse Nicole à se jeter sur son petit frère, à le plaquer au sol pendant que le souffle les roule et les martèle, les lardant de cailloux, d’éclats de verre, de poussière. Suffoqués, ils se relèvent, secourus par les pompiers qui les évacuent aussitôt aux Enfants-Malades. C’est Patrick le plus touché : un bras cassé. Sa veste de lainage, déchiquetée, l’a protégé des projectiles lancés par le cavage. Nicole, elle, a reçu de nombreux éclats de verre. Quant à leur compagne d’infortune, elle s’en tire sans blessure : le souffle lui a arraché une chaussure, mais c’est tout.

C'est alors que, sur le plateau, une prodigieuse colonne de poussière jaillit de terre à côté du stade, suivie bientôt d’une deuxième. Au 3 de la rue Antoine-Courbarien, Mme Jouan voit la maçonnerie de la cheminée d’aération, haute de quatre mètres, construite sur son terrain voler à dix mètres de haut puis se ficher comme un javelot dans la terre (2). Le sol tremble, de menaçants grondements souterrains épouvantent la foule qui cède à la panique.

2) Située à la cote 84, cette cheminée traversait 50 mètres de recouvrement avant d’atteindre une galerie secondaire, coudée, de 4 mètres carrés de section, reliée au bout de 90 mètres à l’angle sud-ouest de la carrière Guilbaud & Soulard.

Concomitamment, c’est-à-dire vers 11 h 20, au nord-ouest du stade, le sol encore intact qui continuait cependant de frémir sourdement se dérobe tout à coup devant les sauveteurs horrifiés qui le voient basculer pan après pan, de sombres crevasses se développent entre deux portions de cette terre qu’on croyait ferme. L’occupante du 15 de la rue du Général-de-Négrier y était retournée rassembler quelques affaires. C'est là que le second effondrement la surprend : l'onde de choc l'assourdit, fait vaciller la petite maison qu'elle quitte en courant. Le choc de sa vie : de l'autre côté de la rue, les bâtiments de Bacle & Moulin achèvent de se désintégrer ; à huit mètres d'elle, sur sa droite, le sol est descendu de quatre à cinq mètres, couvert des ruines étouffées de poussière de ce qui fut les maisons des amis, des voisins. Sous ses yeux hallucinés, une profonde crevasse, large d'un mètre à un mètre cinquante, borde la dépression...

Les rues Georges-Leblanc, Honoré-Fragonard et du Général-de-Négrier (3), épargnées par le premier effondrement qui avait partiellement touché, à leur sud, les allées Yvonne et Bellevue et le sentier des Loges, sont englobées dans le second. Dans un fracas apocalyptique, des pavillons s’abattent comme des châteaux de cartes au milieu d’un nuage de poussière, les toits éclatent, les murs se fendent, des habitations sont englouties, comme aspirées par la formidable dénivellation soudain produite. Des voitures sont roulées, renversées, entraînées sur la pente du sol mouvant, parfois arrêtées par un miroir de faille (4). L’usine de carrelage n’existe plus : seuls des toits défoncés et éventrés montrent encore son emplacement. Des trois étages de la construction qui en était le plus beau fleuron, sorte de castel un peu rococo, qu’on appelait d’ailleurs le « château », plus rien de visible : seul émerge un toit d’ardoise, affaissé tout d’un bloc. A échappé au carnage le pan coupé du mur de clôture avec la superbe frise de céramique d'inspiration mauresque qui l’orne (Bacle & Moulin avaient aussi une usine à Fez, au Maroc). Robert Bacle, le directeur, a eu le temps de comprendre avant d’avoir le crâne fracassé par une poutre : C’est les carrières ! C’est les carrières qui se cassent la gueule ! Barrez-vous !

3) Ce militaire est resté dans l'histoire pour avoir ainsi encouragé ses troupes, à Lang Son, en 1885 : « Légionnaires, vous êtes soldats pour mourir et je vous envoie où l'on meurt. » Le brave homme...

4) De même qu’un tremblement de terre de forte magnitude, semblablement à un lent et puissant plissement géologique, des failles se sont produites ce jour-là. Le miroir de faille est le plan de glissement entre deux morceaux du sol dont le déplacement en altitude est différentiel.

Ces images de cauchemar qu’on ne pensait jamais voir en France, du moins à côté de Paris, violent la vie de ces malheureux, s’imposent avec une brutalité féroce, sont autant de coups de poing impitoyablement lancés à des pauvres gens hagards qui voient leur maison et leurs biens s’engloutir sans retour, parfois, et c’est le plus atroce, emportant un enfant, un conjoint, un parent, un ami... Terrifiés, les sinistrés s’accrochent aux sapeurs, blêmes malgré le calme qu’ils se forcent à afficher. Chacun, en dépit de son courage ou du désir qui l’anime de secourir ses proches ou de sauver ses biens, hésite au bord du gouffre. C’est le cas de le dire : au nord de la rue de l’Égalité, ce sont les sables mouvants ; le sol risque de basculer encore une fois, et on ne sait pas exactement ce qu’il y a en dessous. Quelle hauteur a la carrière ? Les vides sont-ils tout à fait remplis ? Certains savent ou croient savoir que les galeries s’étendent sur deux étages. Alors, si l’un d’eux n’est pas effondré, cela ne va-t-il pas recommencer ?

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C’est pourtant fini. Mais personne alors ne le sait. Et le courage des sauveteurs est encore magnifié par l’incertitude qu’ils ont à ce moment, en entreprenant les opérations, de la fin de l’effondrement. Il ne sont pas assez nombreux pour explorer rapidement toutes ces ruines, et des renforts sont immédiatement réclamés. Parallèlement, des sapeurs de repos se présentent spontanément, ainsi qu’une cinquantaine de moniteurs de la police et une trentaine de bénévoles venant de la Croix-Rouge et de l’hôpital Percy, qui se trouve tout à côté, à Clamart. Une dizaine d’équipes de déblayage commencent alors les recherches, tandis que le médecin de service et trois ambulances du régiment se tiennent prêts pour donner les premiers soins aux victimes dégagées puis les évacuer. Sous le ciel couvert, dans cette atmosphère dantesque, dans ces décombres apocalyptiques, les pompiers soulèvent des poutres, déplacent des gravats, trébuchent sur des meubles, des ustensiles, des huisseries jadis familiers qui sont à présent autant d’obstacles pour les sauveteurs et de pièges pour les occupants. Toute flamme est rigoureusement interdite, à cause du gaz dont l’odeur traîne encore, menaçante, sur les décombres. On n’est pas sûr qu’il soit coupé, car Gaz de France n’a toujours pas donné l’avis que les conduites sont ballonnées (5).

5) Comme les réseaux de gaz sont maillés et que la circulation ne peut être interrompue localement, les agents obturent les conduites avec des ballons gonflés à l’azote, qui forment ainsi bouchon.

Ouvrons une parenthèse pour revenir brièvement aux pompiers qui se trouvent avenue de Verdun, près des cavages, et que nous avons laissés alors qu'ils secouraient les quelques blessés, dont les jeunes Novallès, des deux décompressions explosives successives. Que font-ils à présent ? Les uns, naturellement, se sont dirigés sur les lieux de la tragédie pour renforcer les sauveteurs, mais les autres ? Eh bien, ils ne trouvent rien de mieux à faire que s’avancer dans les galeries, à deux cents ou deux cent cinquante mètres des entrées, pour reconnaître les causes de la catastrophe... Disons tout de suite qu’ils n’y ont pas réussi : ce n’est qu’aujourd'hui qu’on les connaît à peu près. Leur téméraire progression est interrompue par des éboulis obstruant les souterrains, et nul d’entre eux ne désire se glisser dans les quelques interstices visibles entre le ciel et les débris. En revanche, lorsqu’ils ressortent, ils peuvent se vanter de leur chance. Ils se trouvaient en effet dans un long tunnel de quatre à cinq mètres carrés de section, avec de rares dégagements latéraux, et un troisième effondrement dans les profondeurs de la carrière aurait impitoyablement répété le drame du 29 juin 1843, où les carriers Couvé et Laurent furent propulsés par le souffle hors de la galerie, sur des bâtiments où ils se brisèrent le crâne (le casque aurait pu protéger la tête, mais le rachis demeurait vulnérable). Ou encore, au lieu d'aller se balader dans le tunnel du 107 qui venait de s'effondrer, ils auraient aussi bien pu avoir l'idée d'opérer une reconnaissance préventive dans celui du 113, par exemple vers 11 h 15. Le résultat ne fait aucun doute. Le sens du devoir est une chose bien admirable, et les pompiers sont souvent les consentantes victimes de leur devise (6), mais là, bon sang, il n'y avait personne à aller chercher !

6) Sauver ou périr.

Vers 11 h 30, l'IGC est avisée de la catastrophe. Une pléiade d'ingénieurs de l'IGC et des mines, dont Pertus, inspecteur général adjoint, et Tissier, chef de circonscription à l'IGC, se rendent sur les lieux où ils vont demeurer jusqu'à la soirée, d'une part pour fixer la zone de péril où les pavillons devaient être évacués, d'autre part pour visiter les carrières de craie, ou du moins ce qu'il en reste, et rendre compte de leurs observations à l'ingénieur général des mines, responsable de l'IGC, Lafay. Devant l'affreux spectacle, ils n'hésitent pas à sortir de leur rôle strict pour aider personnellement les sauveteurs.

À midi et demi, les cent vingt sapeurs et leurs auxiliaires ont déjà retrouvé douze victimes qu’ils ont fait transporter à Percy. Gaz de France a enfin ballonné les conduites, l’électricité est coupée dans la zone. Les organismes officiels (IGC, mines, service des eaux, laboratoire municipal) sont représentés sur les lieux pour prendre les mesures de sauvegarde nécessaires, commencer l’enquête sur les causes et délimiter le périmètre de risque.

Les effectifs, encore insuffisants eu égard à l’ampleur de la catastrophe et des recherches à entreprendre, sont toutefois accrus dans l’après-midi par d’autres bénévoles, restés anonymes, qui viennent se joindre aux équipes initiales de civils et de pompiers dès qu’ils auront ouï à la radio les nouvelles du drame : un plombier venu donner son sang, des amis des sinistrés, un ancien prêtre de la paroisse, nouvellement nommé au nord de Paris et qui accourt séance tenante, des séminaristes du séminaire d’Issy-les-Moulineaux, des ouvriers d’entreprises locales (Nainville), des militaires en service ou en permission, et tant d’autres encore... Les groupes supplémentaires, toujours sous la direction des sapeurs-pompiers, se mettent alors sur le champ à la tâche de déblaiement, que viendront inspecter dans l'après-midi quelques membres du gouvernement et de l'administration (ministre de l'intérieur, ministre de la construction, préfets de la Seine, préfet de police, et le commissaire à la construction pour la région parisienne), qui se renseignent auprès des ingénieurs des mines présents depuis midi.

Quant à la police, elle établit un cordon afin d’empêcher l’accès de la zone aux curieux qui ne font pas partie des équipes de sauvetage. Pour éviter le pillage, aussi : on peut trouver des choses intéressantes dans les maisons éventrées, et faut pas que ce soit perdu pour tout le monde... Il paraîtrait que ce cordon policier aurait rigoureusement sinon brutalement isolé le quartier, interdisant le moindre contact des sinistrés avec les journalistes et, plus tard dans la journée, éjectant littéralement les sauveteurs civils. Ce n'est pas la première fois qu'un comportement inadapté des pouvoirs publics serait de nature à accréditer l’hypothèse d’une cause louche...

Or, s'il est confirmé que les forces de police ont interdit l'accès de la zone à tout civil non accompagné d'un porteur d'uniforme (gardiens de la paix, pompiers...), puis aux personnes non munies d'un laissez-passer, il apparaît en revanche, après avoir interrogé plusieurs témoins présents sur les lieux à l’époque (le prêtre cité plus haut, des membres de familles sinistrées retrouvés à Issy ou ailleurs, des sauveteurs...), que, si des brutalités policières ont eu lieu, elles furent probablement le fait de quelque agent débordé ou manquant de sang-froid envers un curieux qui ne l’aura pas oublié (7). J’admets volontiers que les voyeurs — le mot est un peu fort, mais celui de « curieux » ne l'est pas assez — qui, aujourd’hui, se pressent avec avidité autour d’un bel accident de la circulation (ceux où y a du sang et même où qu’on voit la cervelle), sans le moindre désir de porter le moindre secours, animés seulement d’une curiosité peut-être humaine mais un tantinet malsaine (8), se fassent quelque peu rudoyer par des flics exaspérés.

7) Rue Tourlaque, en 1909, certains agents de police ne se sont pas montrés non plus particulièrement tendres envers la foule qui se pressait autour du trou où gisait Marie Chevalier. En 1961, les choses étaient bien pires : les opérations n'étaient pas sans danger, les immeubles demeuraient instables, on ne savait pas si l'effondrement n'allait pas continuer et le risque de pillage pouvait sembler réel (bien qu'apparemment il n'y en eût point). Cela dit, il n'est pas interdit de penser que, dans l'ignorance immédiate des causes de l'accident, quelques fonctionnaires au zèle incongru aient pensé que, de toute façon, il valait mieux que le moins possible de fouineurs eussent accès aux lieux de la catastrophe. Cela pourrait ainsi expliquer la curieuse attitude d'un flic qui, s'emparant de la caméra avec laquelle Michel Benistand venait de filmer l'effondrement, en arracha le film pour le rendre inutilisable. Le procureur chargé de l'enquête pénale aurait pourtant apprécié de réunir tous les documents disponibles.

8) Et je ne parle même pas des abrutis qui bloquent tous les usagers d'une autoroute parfaitement roulante uniquement parce qu'ils ralentissent afin de mieux voir l'accident qui s'est produit en sens inverse.

Sur les vingt-trois victimes déjà retrouvées, dix-huit d’entre elles sont aux mains des médecins. Hélas, les cinq autres n’ont plus besoin de rien. Peu avant 15 heures, deux autres blessés sont retirés des décombres, et à 17 h 30 un lieutenant-colonel, un chef de bataillon, deux lieutenants et deux adjudants-chefs des sapeurs-pompiers, à la tête de dix nouvelles équipes, viennent relever les premiers groupes. À 20 heures, c’est un chef de bataillon des transmissions et cinquante soldats de son unité qui prêtent leurs bras pour accélérer les opérations : en effet, il y a déjà plus de huit heures que les malheureux sont prisonniers des décombres, et il faut se dépêcher si l’on veut retrouver autre chose que des cadavres.

Le bilan des quatre chantiers de recherche, à 20 h 45, est de 14 tués et 45 blessés, parfois très gravement, plus un autre dégagement de blessé en cours. Les médecins plongent dans les débris à la suite des sapeurs, se glissent dès que possible auprès des survivants pour les perfuser, ou leur injecter un tonicardiaque, ou leur poser un garrot ou une attelle de fortune avant de les faire soulever avec mille précautions.

Vers 21 heures, la nuit tombe. Les groupes électrogènes des fourgons alimentent les projecteurs, et le spectacle est hallucinant. Beaucoup d’auxiliaires civils retournent chez eux, épuisés et choqués, après avoir donné beaucoup. C’est alors que, dans un calme propice, commence la fameuse « opération silence » : à la lueur des lampes, vingt sapeurs-pompiers se déploient en tirailleurs ; au coup de sifflet d’un sous-officier, ils avancent, ils écoutent à l’affût comme des limiers, prêts à recueillir le moindre appel, la plus sourde plainte. Puis ils repartent : encore un pas, encore un arrêt, encore un silence attentif. C’est payant : de nouvelles victimes sont retrouvées, dont deux à minuit passé, dégagées avec le renfort de cisailles, de scies...

Le jour se lève, sur le vendredi matin. Il est probable que plus personne n’est vivant, là-dessous. Un pointage effectué auprès des habitants, des employeurs, par le commissaire de police fait apparaître qu’il n’y a plus que trois ou quatre disparus. Effectivement, Georges Berberian est repéré à 17 h 45 et remonté une heure après. D’autres, qui n’avaient fait que s’absenter de chez eux la veille ou l’avant-veille, sont retrouvés, bien vivants, dans la journée. Un nouveau pointage révise en baisse les premières estimations : une seule personne manque à l’appel des vivants et des morts. C’est Mohammed ben Bellil, un ouvrier de Bacle & Moulin. On s’emploie à le découvrir. C’est chose faite le samedi matin, à 7 h 28. Bien sûr, il a cessé de vivre. Quoiqu’on pense qu’il est le dernier, les opérations continuent jusqu’au dimanche après-midi, mais vainement.

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L’effondrement des crayères a provoqué la mort de 21 personnes. Il a fallu en évacuer 273. Sur 45 blessés, 21 adultes ont été hospitalisés à Percy et à Corentin-Celton, 13 enfants sont aux Enfants-Malades. Les autres blessés ont pu rapidement quitter l’hôpital après y avoir reçu les soins nécessaires. Au point de vue matériel, 13 immeubles sont détruits, qui hébergeaient 24 familles (50 personnes). Six immeubles sont voués à la démolition (14 familles, représentant 42 personnes). Quatre immeubles, où habitaient 5 familles (19 personnes), sont à évacuer totalement. Dix immeubles doivent être évacués provisoirement, jetant à la rue 6 familles (18 personnes). Les dégâts sont estimés à 3 050 000 NF pour le secteur public, à 9 550 000 NF pour les bâtiments privés (déblaiement compris) et à 5 000 000 NF pour les immeubles, endommagés ou non, situés dans la zone de péril, et pour cette raison interdits d’habitation, soit un total de 17 600 000 NF (9). La destruction de Bacle & Moulin, qui a entraîné la mort du directeur et de 5 employés, met au chômage le restant des 48 salariés.

9) En conversion brute, quelque 32 millions d’euros en 2025. Vu l'enchérissement de certaines catégories de prestations dans les services et le bâtiment, je subodore que ça doit en faire réellement beaucoup plus...

Les communes prennent rapidement des dispositions pour reloger provisoirement ou non les sans-abri, aussi bien les sinistrés totaux que les évacués (qui n'ont pas toujours la certitude de pouvoir regagner leur maison), de façon avant tout que les familles ne soient pas éclatées. La municipalité d'Issy leur attribue un dortoir communal, celle de Clamart fait rapidement aménager les logements (individuels) d'un immeuble en cours de finition. En renfort, la préfecture de la Seine prête des baraques munies de mobilier, d'ustensiles de cuisine et d'un réchaud à butane. Des grands magasins font don d’appareils ménagers et de divers objets de la vie quotidienne. Enfin, dès le lundi suivant, les enfants peuvent retourner à l'école.

Dans les jours suivants, l'ingénieur des mines Frady détermine l'état de péril des immeubles et les périmètres associés : de péril réservé, de péril et de précaution. Après ses conclusions, arrêtées au 12 juin, on peut immédiatement reloger les sinistrés et les évacués définitifs (43 familles, soit 111 personnes) dans des logements du domaine des OPHLM, ce qui est terminé dans le courant de la dernière semaine de juin. Si ces logements correspondent — ce qui est la moindre des choses — à la composition familiale des relogés, les offices pour autant ne leur font pas de cadeau : ils exigent une caution, le loyer payable d'avance, etc. Quand le chef de famille est au chômage ou au cimetière, on saisit tout l'humour des dignes fonctionnaires. Le député Ducoloné a dû d'ailleurs émettre à ce sujet une protestation, enregistrée au Bulletin municipal officiel.

Reste la question de l'indemnisation. Une aide immédiate est votée par les conseils municipaux, relayée par le département, à laquelle se joint le produit de diverses collectes, aussi bien de fonds que d'objets de première nécessité. Mais cela ne va pas bien loin. Si très vite la décision est prise d'accorder aux sinistrés une priorité d'emménagement dans les logements de HLM, ceux-là ont perdu la valeur de leur maison, souvent en pleine propriété, et celle du mobilier. Des blessés graves ont dû renoncer au travail qu'ils exerçaient et demander une pension. Une plainte est déposée (en 1965) auprès du tribunal administratif par dix-sept sinistrés de Clamart et d'Issy envers l'état et les communes, tendant à faire préciser leurs responsabilités. En effet, l'inspection des carrières a été consultée en 1931 par l'administration communale lors du dépôt du permis de construire le lotissement Courbarien (englobant précisément les rues englouties, Honoré-Fragonard, Georges-Leblanc et du Général-de-Négrier). Or, et l'inspection de 1961 juge cela assez ennuyeux, l'inspection de 1931 ne demande aucune consolidation...

Apparemment assez rapide dans de nombreux cas, l'indemnisation semble également être généreuse, encore que le contraire m'ait été affirmé. Ce qui est sûr, c'est que la quasi-totalité des plaignants se désistent dans les années suivantes, officiellement ou non, et que seuls demeurent en lice jusqu'au bout un Isséen et un Clamartois, voisins rue du Général-de-Négrier de part et d'autre de la limite intercommunale. Les jugements administratifs sont toujours très longs, surtout en pareil cas (dix ans), et beaucoup des demandeurs se sont certainement lassés, mais ont pu abandonner d'autant plus volontiers qu'ils étaient satisfaits des remboursements.

Pendant ce temps-là, de l'autre côté de la barrière, du côté état, communes, du côté administration, en un mot, une jolie panique commençait à boursoufler la torpeur sereine des braves fonctionnaires. Initiée par la catastrophe et ses conséquences humaines — médiatisation, interpellations, relogement — elle était amplifiée par les inconnues des responsabilités et des indemnisations. Alors que, cinquante ans durant, les carrières n'avaient que très épisodiquement sollicité l'intérêt des gens de la surface, préfecture, communes, etc., elles firent soudain l'objet d'un comblement outrancier, aussi peu réfléchi qu'avait été irréfléchi leur abandon. Le résultat est certes, apparemment, satisfaisant : le sol, sur toute son épaisseur, est remis dans l'état de résistance et d'absence de vides antérieur au premier creusement de la première crayère. Aussi bien les carrières effondrées (ce qui est plus que souhaitable) que les carrières intactes sont remblayées, en un peu plus d'un an, sous la direction de l'IGC par l'entreprise Intrafor.

Voici, brièvement, comment le comblement fut accompli en 1964-1965, sur dix-huit mois, selon l'article de l'inspecteur général adjoint des carrières Jordan, publié dans Travaux de mars 1966. D'abord, remblayer la carrière au sud de la rue de l'Égalité, absolument intacte, dois-je le rappeler. Mais bon, tant qu'on y était... Après installation du chantier (trémies, aires de stockage, centrale à béton et à air comprimé…), puis rééquipement d'un ancien puits d'aérage et foration d'un nouveau, descendant à 60 mètres jusqu'au mur de la crayère, on commença le remplissage des galeries. Le sablon, pris sur l'aire d'approvisionnement alimentée par une noria de camions, passait par le puits et était repris par une chaîne de convoyeurs installée au fond qui le transportait jusqu'au dispositif de projection, une machine capable d'en envoyer 60 mètres cubes à l'heure à 20 mètres de distance.

Puis, à intervalles réguliers, un coulis de ciment et cendres volantes projeté au moyen de lances assurait le clavage du remblai en remplissant les vides résiduels, l'ensemble de l'opération (méthodes et composition des matériaux) contrôlant soigneusement le volume d'eau ainsi apporté en carrière, de façon à permettre son absorption certaine et rapide (autant que possible) par la craie et le sablon. 32 930 mètres cubes de sablon et 3 365 mètres cubes de coulis ont ainsi été utilisés en quatre mois, pour combler les galeries.

Pour consolider les carrières effondrées, composées de deux étages, celui du dessus éboulé et celui du dessous noyé, la méthode précédente ne pouvait être retenue, puisqu'il n'était pas possible d'installer dans le chaos du fond les convoyeurs, et que d'ailleurs la projection de sablon n'aurait pas comblé tous les vides. On effectua donc des forages précis, devant déboucher aux carrefours, par lesquels on injecta sous pression gravitaire le mortier de ciment et cendres volantes précédemment cité. Quant aux galeries noyées, le même coulis fut substitué progressivement à l'eau, en délimitant l'une après l'autre les zones à traiter au moyen de masques et de barrages. Ainsi on évitait à la fois une exhaure trop brutale de l'eau baignant les piliers et un déséquilibre des pressions d'injection appliquées sur les faces d'un même pilier.

Accompagnant la progression du chantier, le contrôle rigoureux des évacuations d'eau a évité tout exhaussement de son niveau et toute modification du régime naturel des eaux des environs.

Ainsi, 42 000 mètres cubes de mortier comblent à présent les crayères effondrées, y compris 5 000 mètres cubes de vides à proximité du font de masse, constitués de portions de galeries encore intactes. S'y adjoignent, dans la foulée, environ 10 000 mètres cubes de remblais de la carrière de calcaire grossier à hagues et bourrages, l'ensemble de ces travaux assurant la sécurité de 67 pavillons et de 650 mètres de voirie publique.

Mais, qu'on veuille — ou puisse — ou non le comparer à celui d'autres méthodes de confortation, le coût fut considérable. Les communes y ayant participé de façon conséquente, la seule façon certaine de récupérer la mise en un temps raisonnable fut de rebâtir sur le sol dévasté après stabilisation des injections, afin de percevoir loyers et taxes. C'est l'explication des hauts immeubles de la rue d'Érévan, les premiers construits, précisément au-dessus des carrières (intactes en juin 1961 mais comblées ultérieurement) du tir aux pigeons de Gastinne-Rénette, suivis au fil des ans par d'autres bâtiments sur la zone de l'ancien stade.

Bien que le comblement ait été très soigneusement mené (avec les méthodes de 1962) et qu'on ait attendu un peu avant de charger le sol, des occupants de ces immeubles (dont, par hasard, il se trouve que je connais deux d'entre eux) se plaignent sporadiquement d'un jeu de cloisons, minime mais suffisant à gêner le libre mouvement des portes ou fenêtres, ainsi que de l'ouverture, par moments, de fissures dans les murs. Il faut reconnaître que le sol, à cet endroit, a été tellement chargé au fil des ans de remblais de qualité incertaine que, malgré la fondation des immeubles sur pieux profonds, des tassements différentiels se sont produits longtemps encore, sans qu'il soit question le moins du monde d'incriminer les anciennes carrières ni leur comblement (10). J'espère ainsi rassurer tous ceux qui, dans ces immeubles récents (encore qu'à présent cinquantenaires), éprouveraient occasionnellement quelques inquiétudes.

10) En cet endroit précis de la commune. Pour le reste, divers désordres plus ou moins graves continuent de se produire épisodiquement, depuis l'affaissement de trottoir jusqu'au fontis venu au jour dans la cave d'une maison et qui l'a complètement « vidée ». À quelques variantes ou spécificités locales près, c'est le sort de nombreuses communes de la couronne parisienne et de la France.

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Ordre des découvertes et des décès des victimes

1er juin, 13 heures :
Irène, Madeleine Catel, née le 15 février 1958, 2, rue du Général-de-Négrier, à Issy

1er juin, 13 h 25 :
Germaine, Jeanne, Renée Aumersier, née Delarivière le 10 janvier 1904, 7, rue du Général-de-Négrier, à Issy-les-Moulineaux
Gilles Vidal, né le 16 avril 1958, 11, rue Honoré-Fragonard, à Issy-les-Moulineaux
Jacqueline Kehyayan, née le 2 septembre 1948, 124, avenue Henri-Barbusse, à Clamart
Marie, Adèle, Etaristine Tronchet, née Pradou le 15 mai 1873, 9, allée Bellevue, à Clamart

1er juin, 14 heures :
Catherine, Françoise Benistand, née le 21 octobre 1954, 6 bis, rue du Général-de-Négrier, à Clamart
Jacqueline, Jeanne, Madeleine Benistand, née Royer le 6 octobre 1923, 6 bis, rue du Général-de-Négrier, à Clamart, commerçante

1er juin, 14 h 8 :
Jeanne, Angèle Peyronnet, née Bos le 22 septembre 1881, 4, rue du Général-de-Négrier, à Issy-les-Moulineaux

1er juin, 15 heures :
Marcelle, Louisette, Marguerite Moulin, née Beaudeau le 1er mars 1908, 8, rue du Général-de-Négrier, à Issy-les-Moulineaux (associée de Bacle)
Thérèse, Marie, Suzanne Puech, née Le Roux le 8 juillet 1920, 4, rue Georges-Leblanc, à Clamart (blanchisseuse ?)

1er juin, 18 heures :
Joseph, Robert Bacle, né le 23 août 1892, 112, avenue de Versailles à Paris 16e, directeur chez Bacle & Moulin

1er juin, 19 h 20 :
Krikor Mouradian, né le 31 mars 1929, 3, rue du Général-de-Négrier, à Issy-les-Moulineaux, tricoteur artisan
Patrice, Armand Pillay, né le 28 juin 1952, 2, rue du Général-de-Négrier, à Issy-les-Moulineaux

1er juin, 21 h 37
Jacqueline Vidal, née de Coulon le 18 février 1924, 11, rue Honoré-Fragonard, à Issy-les-Moulineaux

1er juin, 22 heures :
André, Louis Lab, né le 28 juillet 1895, 5, rue Francœur à Paris 18e, expert-comptable chez Bacle & Moulin

2 juin, 13 heures :
Éliane Sacazes, née Eloy le 27 avril 1934, 22, rue Camille-Desmoulins à Issy, secrétaire chez Bacle & Moulin (dégagée le 1er juin)
Eugénie Kehyayan, née le 20 février 1943, 124, avenue Henri-Barbusse, à Clamart, couturière

2 juin, 19 heures :
Georges Berberian (dit Coco), né le 16 octobre 1935, 120, avenue Henri-Barbusse à Clamart, tricoteur artisan ??

3 juin, 7 h 50 :
Mohammed ben Bellil, né en 1923, 5, rue Mademoiselle, à Paris 15e, employé chez Bacle & Moulin

6 juin, 6 h 45 :
Raoul, Jean, Marie Breger, né le 13 décembre 1911, 8, rue du Général-de-Négrier à Clamart, chauffeur chez Bacle & Moulin (dégagé le 1er juin)

8 juin, 7 h 15 :
Pierre, Albert Ricono, né le 13 janvier 1887, 16, allée Yvonne à Clamart (dégagé le 1er juin)

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ANALYSE

Avant de poursuivre, je vais préciser à l’instant les caractéristiques topographiques, géologiques et géométriques du versant du plateau et des vides qui le minaient à la veille du 1er juin 1961. Si nous étions alors descendus par le puits de service existant au 17 bis de la rue Madame, nous aurions rencontré successivement :

— remblais et sables et grès de Beauchamp
2 mètres
— marnes et caillasses lutétiennes
10,5 mètres
— calcaire grossier lutétien
18 mètres
— argile plastique sparnacienne
13 mètres
— conglomérat et marne de Meudon
3,5 mètres
— planche de craie en ciel
2 mètres
pour un recouvrement de 49 mètres. (Il s'agit d'un des plus forts recouvrements.)
Les carrières de l’avenue de Verdun

Le schéma ci-dessous présente l’état des lieux au matin du 1er juin 1961.

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Que s’est-il donc passé exactement dans la matinée du 1er juin 1961 ? Une chose est sûre : les carrières se sont effondrées. Mais pourquoi se sont-elles effondrées ?

Pour être franc, le mystère a longtemps plané sur ses causes, nourri d'on-dit, de constatations controuvées, de convictions erronées, de fantasmes, qui peut-être trouvent encore par-ci par-là quelques échos. Pourtant certaines théories, basées sur des éléments connus et fiables, sont très crédibles, et l’une d’elles l’est encore plus que les autres. Je vais reprendre chronologiquement les différentes hypothèses élaborées du lendemain de l’effondrement jusqu’à nos jours et les exposer en évaluant leur degré de certitude compte tenu de tout ce que l’on sait aujourd’hui.

Tout d’abord, dans cet accident de carrière comme dans les autres, on a eu très vite affaire dans le public à une réaction d’incrédulité : les carrières ne pouvaient pas, ne devaient pas s’écrouler. Aussi, tandis que les uns restaient perplexes, que les autres s’en moquaient éperdument, que la plupart acceptait béatement les explications officielles, certains se sont mis à penser à une cause étrangère à la cavité elle-même, à savoir un accident ou un sabotage d’origine humaine, la présence voisine de l’usine de poudres et munitions ex-Gévelot, nouvellement dénommée Société française de munitions (SFM) apportant un matériau de choix à cette théorie.

En effet, chacun sait ou croit savoir que les carrières de craie ont été visitées peu avant par des géomètres de l’IGC et que ceux-ci n’ont tiré nulle sonnette d’alarme à leur sortie. Chacun sait ou croit savoir que la consultation des cartes des carrières, que des initiés vont examiner au pavillon Ledoux, place Denfert-Rochereau, montre des tracés rassurants : les galeries ne sont pas très larges, les piliers sont épais et bien disposés, et même renforcés en maçonnerie dans la carrière Voillereau & Soulard, dont on a utilisé les vides comme abri pendant la guerre, ce qui prouve bien leur solidité. Des carrières comme ça ne s’effondrent pas toutes seules. Donc, quelqu’un les a aidées.

Aussi, très vite, deux théories voient le jour : l’une est l’explication officielle donnée par l’inspecteur général Lafay, stupéfiante d’impossibilité et pourtant adoptée d’emblée et encore invoquée un demi-siècle après, l’autre, plus souterraine (si j’ose dire), est l’hypothèse de l’accident anthropique étouffé par les autorités. Plus tard, et jusqu’à maintenant, des géologues intéressés, des ingénieurs, des experts — dont l’expert judiciaire — se pencheront sur les faits pour expliquer plus sérieusement la catastrophe.

LES HYPOTHESES ANTHROPIQUES
Elles se fondent essentiellement sur :

— l’impression de solidité donnée par les carrières ;
— la présence d’industries à risques (Gévelot et mûrisserie de bananes chauffée au gaz) ;
— certains faits concomitants à l’effondrement.

J’ai parlé plus haut de l'aspect des galeries et de ses caractéristiques apparemment rassurantes, puis de Gévelot tout proche, mais qu’entends-je par « certains faits » ? Ce sont les flammes. D’abord les flammes que plusieurs témoins soit auraient vues sortir de crevasses sur le plateau, soit qu'ils auraient déduites de la présence, près des crevasses, de matériaux noircis et brûlés (papiers, en l'occurrence) ; ensuite celles (flammes ou air à très haute température) qui auraient roussi les vêtements d’un enfant passant devant une bouche de l’avenue de Verdun. Aucun effondrement de carrière n’a jamais produit de flammes ni d’air brûlant. De l’air comprimé, certes, qui peut avoir des effets meurtriers en se décomprimant ; de l'air qui dégage des calories au moment de sa compression (mais qui d'ailleurs les absorbe lors de la décompression), tout de même pas au point d'atteindre 200 ou 300 °C. Donc, qui dit flammes dit explosion. Qui dit explosion dit munitions ou gaz. La première industrie à avoir été suspectée, le jour même, est la mûrisserie de bananes qui se trouve alors au 141 de l’avenue de Verdun.

Explosion de gaz

On connaît les effets du gaz de ville, quand il explose. Celui qui est distribué à Issy, en 1961, est un distillat de houille de densité moyenne 0,51 car composé de méthane et d’oxyde de carbone additionnés de mercaptan pour donner une odeur éminemment reconnaissable. Il est donc plus léger que l’air et pourrait éventuellement s’accumuler dans le haut des cavités. Or il se trouve qu’un fruitier a amené ce combustible dans ses carrières afin d’en élever la température pour faire mûrir, avant de les mettre en vente, les stocks de bananes encore vertes qui viennent d’Afrique. Même si les galeries de ce négociant sont intactes, du gaz s’est peut-être échappé des conduites, s’est accumulé dans les vides voisins puis s’est enflammé sous l’action d’une étincelle. Mais d’une part la mûrisserie est intacte, d’autre part ne communique pas avec la carrière Fauh — elle en est même fort loin — et l’on voit mal pourquoi le gaz n’aurait ni stagné ni explosé dans une galerie proche, où le risque d’inflammation était réel, pour jouer les passe-muraille. Si le fluide avait dû s’échapper, il l’eût fait tout naturellement par les puits de ventilation. Enfin, une telle quantité de gaz met quelque temps à s'accumuler et le personnel de la mûrisserie s'en serait bien aperçu la veille ou l'avant-veille, tous deux jours ouvrés.

Une des variantes de l'hypothèse du gaz suppose que c'est dans les carrières de calcaire grossier susjacentes que le fluide se serait accumulé puis aurait explosé, fracturant et morcelant ainsi la dalle de toit qui, par sa chute subséquente, aurait déstabilisé tous les terrains inférieurs jusqu'à la craie dont les piliers se seraient effondrés. D'une part, la mûrisserie, je le répète, ne communique d'aucune façon avec la carrière de calcaire grossier. Et, si le gaz provient des canalisations de fonte qui passent sous la rue, on comprend mal ce qui aurait persuadé un fluide deux fois plus léger que l'air de descendre. Enfin, dans une carrière abandonnée et inaccessible, par quoi aurait-il été enflammé ? L’hypothèse du gaz comme cause de l'effondrement est rapidement abandonnée.

En revanche, s'il s'avère que des flammes sont bien sorties d’une crevasse en face du 14 de la rue des Monts, près du bord de la dépression finale, on peut aussi bien incriminer le gaz de ville. La canalisation qui passe en effet par là, à quelque 1,5 mètre de la chaussée, se disloque, le gaz s'enflamme par une étincelle jaillie de câbles électriques tombés, par un mégot encore brûlant jeté peu avant d’une pichenette, par le choc d’un silex sur un autre ou sur du métal ou pour toute autre raison. Puis la canalisation est assez vite bouchée par de la terre (la pression du fluide est faible) et la combustion cesse.

Cela dit, on n'imaginera ce scénario ou un autre que si l'on désire absolument accorder foi aux affirmations de ces témoins, qui ne sont d'ailleurs contredites par personne. En d'autres endroits de la catastrophe, où les manifestations ont eu lieu devant plusieurs personnes, on s'aperçoit en effet que la majorité n'a vu que colonne ou nuage de poussière (donc « de la fumée ») là où d'autres, inspirés sans doute par le proverbe, en déduisent la présence de flammes qu'ils n'ont pas vues. Au 14 de la rue des Monts, en revanche, les témoins cités étaient seuls, mais pourquoi ne pas leur faire confiance ? De toute façon, flammes ou pas, elles ne sont qu'épiphénomènes sans aucune importance, l'accident étant dû à d'autres causes que vous saurez quand vous aurez lu ce chapitre.

Bref, l'hypothèse du gaz est rapidement abandonnée et, si son odeur accompagna longtemps les efforts des sauveteurs (toute flamme était interdite pendant les opérations), il n’y eut pas d’autres manifestations d’ignition.

Explosion, spontanée ou non, de munitions allemandes

Chacun sait que les occupants allemands étaient de grands amateurs de carrières et d’espaces souterrains qu’ils aménageaient plus ou moins, soit comme entrepôt de matériel ou de munitions (par exemple la carrière Heurtebise à Jonzac), soit comme dépôt de V1 (Saint-Leu-d’Esserent, Nucourt...) ou de V2 (Savonnières-en-Perthois, Tavannes, Vassens) (11).

11) En Allemagne aussi les carrières — et Dieu sait qu’elles ne manquent pas — ont porté l’uniforme : Nordhausen, par exemple, où les déportés du camp voisin de Dora fabriquaient des V2, ou celle-ci, en Basse-Saxe, où les Américains ont saisi en 1945 quelques dizaines de milliers d’obus emplis de tabun, toxique phosphoré élaboré par les chimistes allemands à partir d’une molécule insecticide et voisin du maintenant célèbre sarin. Les projectiles ont fini au milieu de l’Atlantique, plombés et cimentés, après qu'on en eut consciencieusement analysé puis reproduit le contenu.

Rien d’étonnant alors à ce que les Allemands aient stocké dans un endroit accessible et proche de Paris des tonnes et des tonnes d’explosifs et de munitions, oubliées lors de leur retraite. Soit Gévelot ou l’armée française en prend possession mais les laisse en place, soit elles sont purement et simplement bandonnées. Dans l’une et l’autre hypothèse, ou bien les conditions hygrométriques ambiantes maintenues pendant dix-sept ans provoquent leur altération et leur déstabilisation chimique qui les conduit à une explosion spontanée par détonation ou déflagration, ou bien cette explosion est due à une imprudence humaine (pendant un déminage, un déplacement, une tentative de récupération sauvage par l’OAS ou le FLN, etc.).

Que nul indice ne vienne confirmer ces hypothèses n’empêche pas d’y croire : dans tous les cas on peut estimer que le gouvernement de l’époque ou la SFM — ou les deux, unis dans un noir complot — aurait étouffé toute preuve et bâillonné toute voix confirmant cette explication qui accusait leur incurie ou leur légèreté. D'un autre côté, évidemment, ce silence est compréhensible s’il n’y avait rien dans la carrière. Comment le savoir ? Le mieux est peut-être de demander aux Allemands eux-mêmes...

Nous allons donc consulter l’Inventaire des vides souterrains de France établi par le service géologique du Luftkommando der Wehrmacht entre 1942 et 1944 et traduit en 1995 en français par mes soins, qui donne les caractéristiques, l’utilisation et éventuellement l’affectation des carrières de la zone occupée, à dessein précisément d’en faire des locaux — entrepôts ou usines — pour l’armée de l’air allemande.

Le complexe comprenant les crayères de l’avenue de Verdun à Issy-les-Moulineaux et la crayère Malsac du chemin de Fleury — à présent rue du Docteur-Arnaudet — à Meudon porte le numéro 16/44. Il s’agit d’« un grand ensemble de carrières qui aujourd’hui est partagé en plusieurs carrières isolées par des effondrements et des murs de séparation. Etendue totale estimée entre 10 000 et 15 000 mètres carrés », ce qui paraît bien peu, mais qui s’explique par l’étendue des effondrements (carrière Laroze, par exemple). D’autre part, l’inventaire mentionne non les surfaces sous-minées, mais la seule superficie des vides.

Leurs affectations sont ainsi décrites : la crayère Malsac, dans sa partie ouest, est transformée en champignonnière (dans les dernières années du siècle dernier on voyait encore les meules) mais sert d’abri antiaérien pour 5 000 personnes. Les vides appartenant à la Brasserie nouvelle des Moulineaux (brasserie Gallia, au 141 de l’avenue de Verdun) où elle entrepose ses produits sont partiellement réquisitionnés par l’OKW (armée de terre) pour en faire un dépôt de pneus (12). La plus grande part sert d’abri pour 7 000 personnes. Enfin, « les autres parties des carrières servent d’abri antiaérien pour au moins 15 000 personnes ».

12) C’est bien l’une des seules choses qui ne craigne rien, au moins un temps, de la saturation hygrométrique des carrières. Renault en a fait autant avec la crayère du Bas-Meudon.

Or, si toutes les carrières sont mentionnés, puisque les entrées citées sont celles de la brasserie (une pour l’étage supérieur et l’autre, séparée, pour l’étage inférieur), puis celles des numéros 99, 111, 119 et 131 de l’avenue de Verdun, du sous-sol de la gare d’Issy et du 7, rue du Docteur-Arnaudet, le recouvrement maximal indiqué, lui, est seulement de 20 mètres, alors que nous savons bien que, à l’aplomb du stade de la Fidélité, il est en réalité de plus du double. En fait, les carrières profondes étaient quasiment inaccessibles au gabarit des véhicules militaires, leur modification aurait nécessité un travail considérable et, si les Allemands étaient d’accord pour entamer des travaux, même importants, de consolidation ou d’accessibilité, au moins préféraient-ils les effectuer dans des vides vraiment intéressants, ce qui n’était pas l’opinion qu’ils avaient de la carrière Fauh, ni même de l’ensemble, en dépit de ses qualités, puisque la conclusion du rapport est : « Remarquables carrières, spacieuses, sèches, d’accès facile mais se trouvant dans Paris et toutes servent d’abri antiaérien pour une population très dense dans une région industrialisée. » Spacieuses et d'accès facile, certes ; les dire sèches, c'est faire preuve d'indulgence... Venant à l'appui de ce rapport, un compte rendu de visite des carrières par l'architecte communal daté du 17 août 1944, lendemain du déménagement de l'Organisation Todt (voir paragraphe suivant), ne remarque rien de dangereux dans les carrières parcourues à part des matériels et matériaux divers. Il signale toutefois la présence de munitions (mais sans préciser leur type) dans la carrière au 139 de l'avenue de Verdun, donc sans rapport avec les carrières en cause en 1961.

En 1943, le Kreiskommandant (commandant de quartier), apparemment soucieux du bien-être des Isséens, écrivit même au maire pour lui suggérer d’accroître la surface des abris existants (consistant alors principalement en l’ancienne crayère au 99 de l’avenue de Verdun, qui recevait entre autres les élèves de l’école Paul-Bert, un peu plus bas) en utilisant les carrières encore inemployées, ce qui n’aurait pas été du goût de ses supérieurs s’ils les avaient déjà réquisitionnées. Ce n’est que courant 1944, la situation sentant le roussi, que l’organisation Todt s’occupa de la champignonnière Guilbaud & Soulard (dont à présent la partie antérieure constitue les superbes caves du Chemin des vignes, intelligemment aménagées par Yves Legrand) pour en faire un atelier de réparation de moteurs d’avion attribué à Gnome & Rhône. C’était déjà trop tard, et l’usine ne fonctionna pour ainsi dire pas.

Nous avons ainsi un tableau de l’occupation des carrières pendant la guerre et pouvons en conclure que, à moins que l’affectation prévue pour la carrière Fauh fût tellement secrète que même un rapport aussi confidentiel qu’officiel jugeât indiscret d’en parler, les Allemands n’ont jamais utilisé, eux non plus, cette carrière qui apparaît, en 1961 autant qu’en 1943, parfaitement abandonnée, ce que confirment des témoins, alors âgés d’une dizaine d’années, qui se sont promenés ou égarés dans les carrières à l’époque, chose difficile à faire près d’un dépôt militaire. Seuls les vides les plus proches de l’avenue de Verdun servirent d’abris ou, réquisitionnés, de dépôt, mais pas la carrière sous le stade. Il n’y eut pas non plus d’utilisation commerciale : quelques jours après la catastrophe, la fédération des champignonnistes émit un communiqué affirmant que jamais, au grand jamais, le moindre champignonniste n’avait cultivé le moindre agaric dans ses profondeurs. On peut évidemment croire à la collusion entre les champignonnistes et le gouvernement, dans l’hypothèse du Noir Complot...

Explosion, spontanée ou non, de munitions françaises

Bon. Alors, si les explosifs ne sont pas allemands, ils sont français. Et tous de tourner un regard accusateur vers Gévelot. Une usine de poudre et de munitions, qui fabrique de la poudre et des munitions, doit bien stocker quelque part sa poudre et ses munitions. (Il faut d’ailleurs noter que Gévelot ne fabriquait pas de poudre, qu’il achetait aux poudreries de l’état comme Bergerac, le Ripault, Sevran, Pont-de-Buis, etc.) Celles-ci, entreposées plus ou moins légalement dans une cavité souterraine, auraient explosé accidentellement par suite d’une mauvaise stabilisation chimique ou, à ce qu’on a dit, par des étincelles issues d’un chariot électrique, hypothèse totalement fantaisiste car faisant fi des conditions d'emballage des poudres. Il nous faut donc savoir comment Gévelot stockait ses explosifs. Les bâtiments principaux se situent en 1961 dans l’îlot ceint par l’avenue de Verdun, côté pair, et les rues Sainte-Lucile, Aristide-Briand et Paul-Bert. La poudrière se trouve dans l’usine, au milieu d’un périmètre de sécurité. Il s’agit d’une sorte de hangar couvert, mais non clos, de façon que les gaz d’une explosion accidentelle se détendent à l’air libre et non dans un bunker confiné dont ils projetteraient de façon meurtrière les débris. Mais, de plus, et ce n’est un secret pour personne, SFM a bien une poudrière souterraine, localisée au 103 de l’avenue de Verdun, dans l’ancienne carrière Sauvageot (13). D'ailleurs, il y a une quarantaine d’années, on pouvait encore y accéder, soit officiellement par la porte avec clés et autorisation, soit, de façon moins officielle mais plus sportive, par l’ancien puits à balles au moyen de corde, descendeur, croll et bloqueur...

13) Plutôt dans l’une des anciennes carrières aménagées en champignonnières par les membres de la nombreuse dynastie Sauvageot. Sa disparition est regrettable d'une part parce qu'Yves Legrand l'aurait volontiers achetée pour en faire un magasin de raffinage de fromages, secondement parce que le dispositif de fabrication des plombs de chasse en faisait un vestige industriel déjà rare en France, mais unique dans la région parisienne.

Cette cavité, que la sottise et la cupidité humaines ont fait disparaître par comblement courant 1994 à cause de l’édification, boulevard Rodin, de l’immeuble puérilement baptisé Nidor, fut acquise par SFM le 10 mai 1929, principalement pour le puits d'aération servant à faire les plombs de chasse, puis fut agréée le 24 janvier 1953 pour recevoir des explosifs, en l’occurrence les poudres de chasse : caveaux de stockage en quinconce (dont un réservé à l’administration des contributions indirectes qui, chaque mois, vendait la poudre pour son compte, à l’entrée de la carrière) ou chambres parasouffles, consolidations proprement faites, éclairage électrique, déshumidificateur, rails, alarmes, gardiens (14). La capacité était de quinze ou vingt tonnes, ce qui ne représente pas un grand volume, qu’un stockage dans les règles de l’art faisait tenir à l’aise dans la superficie plutôt faible — autour de 1 200 mètres carrés — des vides de la carrière. Celle-ci, en effet, déjà proche de l’avenue de Verdun, était limitée au sud et au sud-est par les consolidations du boulevard Rodin, établies au fur et à mesure des incidents et des nécessités à partir de 1941, à l’est par des muraillements et à l’ouest par un rideau de masse. Tous les trois mois une inspection avait lieu, qui portait autant sur le contenant (solidité des voûtes, des piliers) que sur le contenu (quantités stockées, emballage).

14) Les nez de piliers et les voûtes étaient consolidées en brique, mais le sol restait de craie. Le ciment était en effet proscrit de façon à empêcher l’apparition d’étincelles entre les silex et le métal des véhicules. D’ailleurs ceux-ci possédaient des roues en bronze, pour plus de sécurité. Quant aux câbles électriques, ils étaient armés et disposés de manière à éviter tout risque de court-circuit. Seul le premier étage était utilisé, le second, noyé, n’étant employé que sur une toute petite partie, où se trouvait le tronçon inférieur du puits à balles (ou à plombs, pour être précis) lui-même rempli d’eau où se solidifiaient les billes de plomb avant d’être récupérées par une sorte de drague puis triées mécaniquement.

Or, la poudrière souterraine Gévelot, au soir du premier jour de juin 1961, était aussi intacte qu’au matin de ce même jour. D’ailleurs, eût-elle explosé, on se demande comment elle aurait pu détruire des piliers situés à près de 400 mètres de là. Gévelot avait-il en 1961 un autre dépôt d’explosifs sous le stade ? Premièrement, on ne voit pas pourquoi le disposer aussi loin et du premier et des entrées, au bout d’un tunnel étroit et tortueux. Deuxièmement, les précautions prises contre les intrusions auraient été du même ordre, à savoir portes de sécurité, gardiens, etc., alors qu’en fait l’accès était quasiment libre, les fermetures ne se montrant guère farouches. Troisièmement, les géomètres de l’IGC qui ont effectué en avril 1961 les visites destinées à mettre à jour les plans de cette zone de carrières ont parcouru la totalité des galeries, sans exception, y compris la carrière Fauh, sans rencontrer ni obstacles à leur parcours ni surtout aménagements particuliers tels que portes blindées, installation électrique, rails, consolidations spéciales, murs de cloisonnement, qui auraient alors été reportés sur la minute de la carte. Au contraire, au moment du levé, on a constaté dans la carrière Fauh, surtout en partie sud, en même temps qu'un aspect aussi rassurant que possible des galeries, une certaine quantité de ciels tombés, pas assez nombreux pour devenir inquiétants mais trop pour ne pas être une gêne à l'utilisation, ce qui est une preuve supplémentaire qu’elle n’a jamais été utilisée ni par les Allemands, ni par Gévelot qui auraient déblayé les cônes d’éboulis puis consolidé les montées de voûte. D’autre part, elle est inondée vers le sud, et cela depuis longtemps, et donc impropre à un usage de stockage. Et même si les objets entreposés se trouvaient immédiatement au début de la carrière (quand même à 300 mètres des cavages), l’humidité déconseillée était bien présente. C’est pourquoi Gévelot avait volontiers utilisé la carrière Sauvageot, très proche de l’avenue de Verdun, et plus saine. Enfin, le témoignage d’un ancien ouvrier de l’entretien chez Gévelot (15), qui connaissait comme sa poche toutes les dépendances de l’entreprise, fait apparaître de façon irréfutable que celle-ci n’avait nulle autre poudrière souterraine que celle du 103. Exit la culpabilité de Gévelot...

15) Il m'a demandé de ne pas citer son nom. Je ne cite donc pas son nom.

Explosion, spontanée ou non, d'un stock de l'OAS

Effectivement, en 1961 d'autres personnes éprouvaient le besoin d'entreposer des explosifs de façon discrète, et c'est ainsi qu'on a soupçonné l'OAS d'avoir utilisé la carrière Fauh comme cache. L'explosion de ces substances aurait été plutôt le fruit du hasard (accident ou imprudence) qu'un sabotage voulu. Je dirai franchement que l'hypothèse est très tentante : on est effectivement en plein dans l'époque OAS, et rien qu'entre le 22 avril 1961 (le putsch du « quarteron de généraux ») et la fin mai, environ quatre-vingts explosions retentirent en France, surtout dans le Sud-Ouest, mais une partie dans la région parisienne, avant de culminer au mois d'août.

Il est assez difficile de contrôler cette explication fort intéressante par des documents d'archives, et seule une enquête très poussée auprès d'ex-membres de l'OAS pourrait éventuellement la confirmer. Encore faudrait-il qu'ils eussent été eux-mêmes responsables à un haut niveau ou que, par hasard, ils opérassent alors précisément dans la région. Cette enquête, délicate et hasardeuse, je ne l'ai pas faite. Cependant, on peut déjà imaginer sans grand risque que la quantité de matériel pyrotechnique amenée par l'OAS n'aurait pu être très importante. Selon des études historiques fondées sur des entretiens avec d'ex-membres de l'organisation, tels que « Pierre Dautrive » (16), il apparaît que les pains de plastic (pains de 500 grammes, éventuellement partagés pour l'opération en cause) (17) arrivaient ponctuellement : en 1961, ils provenaient de chantiers et étaient transmis au goutte-à-goutte par l'intermédiaire de sympathisants du mouvement, et ce n'est que plus tard qu'on les fit venir d'Espagne, par bateau.

16) Les guillemets indiquent le pseudonyme qu'il avait à l'époque.

17) Pendant les premiers mois, incluant donc juin 1961, les attentats en métropole avaient surtout pour but de frapper l'opinion en intimidant des personnalités favorables à l'indépendance de l'Algérie. Cela se traduisit par la pose d'explosifs contre des façades d'immeubles, contre les portes des appartements, etc., ce qu'on a appelé la « guerre aux concierges ». Les quantités mises en œuvre n'étaient pas très importantes, afin d'éviter de se mettre l'opinion publique à dos. Cela finit d'ailleurs tout de même par arriver quand la petite Delphine Renard fut défigurée par une bombe sottement posée sur le rebord d'une fenêtre de l'immeuble de Malraux.

On peut conclure sans trop s'avancer que premièrement, si c'est bien une réserve qui a sauté, ça n'a visiblement pas dérangé beaucoup les artificiers puisque les explosions ont redoublé dans les mois suivants. Deuxièmement, des transports et des allées et venues incessants par l'avenue de Verdun se seraient vite fait remarquer (police et renseignements généraux travaillaient aussi à cette époque), et les deux puits d'aération qui pouvaient servir pour entrer et sortir les artifices débouchaient, l'un près de la piste du stade, l'autre tout près des propriétés de l'allée Bellevue. À supposer donc que des pains de plastic aient été cachés là, leur masse n'aurait pas dû excéder, disons quelques dizaines de kilogrammes. Troisièmement, en admettant une telle quantité, en la supposant même sensiblement supérieure, ce n'est pas pour autant qu'elle suffît à entraîner la ruine de piliers aussi volumineux que ceux de la carrière du stade. Je montrerai plus bas, en concluant sur la théorie d'une destruction explosive, ce que l'on peut en penser.

Explosion accidentelle d’autres matières

L’hypothèse est à écarter d’office en ce qui concerne le premier effondrement, car on ne voit vraiment pas quelles matières combustibles autres que des explosifs et que le gaz (écarté) auraient pu se trouver dans la carrière Fauh. S’il est vrai que du méthane peut provenir de la décomposition du fumier de cheval nécessaire à la culture des champignons, il y avait déjà belle lurette en 1961 que la dernière décomposition du dernier fumier du dernier champignonniste de cette carrière était achevée. (Champignonnistes qui, je rappelle leur communiqué précité, n'avaient jamais travaillé dans ces vides.) D’ailleurs, comme le montrent de nombreuses plaintes de riverains incommodés et autant d’arrêtés municipaux subséquents, la préparation du fumier se faisait à l’air libre, quasiment sur le trottoir, jusqu’à décomposition complète. D’anciens Isséens se souviennent encore de l’énorme tas de fumier entreposé avant guerre au 140 de l’avenue de Verdun, sur une hauteur de près de trois étages.

Il ne reste plus grand-chose pour expliquer l’air brûlant que certains affirment avoir jailli de la bouche au numéro 113 de l’avenue de Verdun, air suffisamment chaud pour roussir les vêtements de l'enfant qui passait devant. D'aucuns invoquent alors ce qu’on appelle en exploitation minière un coup de poussière : il s’agit, dans les houillères, de la déflagration de poussière de charbon en suspension dans l’air et enflammée par une quelconque étincelle ou par un coup de grisou immédiatement antérieur. Le résultat est dévastateur, comme à Courrières, le 10 mars 1906 (1099 morts). Mais, en l’occurrence, quelle poussière, soulevée par l’air déplacé par le premier effondrement, aurait pu ainsi déflagrer ? Pas la craie, qui est rigoureusement incombustible, au point même qu’elle sert dans les mines de charbon de barrage aux coups de poussière. Des débris organiques, des fibres de cellulose venues de la culture des champignons ? Saturées d’humidité comme elles l’étaient, cela paraît une galéjade. Il en aurait fallu, de plus, une quantité invraisemblable pour produire de tels effets jusqu’à l’entrée. La poussière combustible serait-elle venue des couloirs proches de l’avenue, dans la partie aménagée pour Gnome & Rhône ? Un industriel aurait pu, après la guerre, y stocker du charbon, par exemple. Mais l’acquéreur de ces vides les a trouvés en 1975, lors de l’achat, dans l’état de 1944.

Il faut pourtant éclaircir cet incident, qui, ne l'oublions pas, ne s’est produit qu’au moment de l’effondrement de la carrière Guilbaud & Soulard, plus d’une demi-heure après celui du stade, que de ce fait il n’explique d’aucune façon. Alors, qu'est ce qui a bien pu brûler les vêtements de ce pauvre enfant ?

La réponse est simple : rien. L'enfant n'a jamais été brûlé. Je l'ai en effet retrouvé, après d’assez longues recherches. Au moment de l’enquête, en 1995, il était quinquagénaire, et sa mère toujours vivante se rappelait fort bien les événements, les pompiers, l'hôpital, les visites, le récit de sa fille qui était avec le gamin. Je me suis entretenu avec eux : le blouson roussi est une légende (blouson que d'ailleurs il ne portait pas, étant vêtu d'une sorte de veste de laine), et seuls des cailloux ou débris propulsés hors des galeries par la détente de l’air ont été cause de ses blessures. Bon. On remet dans le tiroir l'histoire de l'air brûlant sorti des bouches, on abandonne les intéressantes théories qu'elle suppose, et l'on continue le balayage des hypothèses...

Destruction criminelle

Plusieurs accusés viennent de bénéficier d’un non-lieu. Trouvera-t-on enfin un coupable ? Oui, car l’époque est troublée. D’une part le FLN, d’autre part l’OAS ont intérêt, l’un à saboter les installations, l’autre à décrédibiliser les institutions, voire à éliminer le grand Charles. Et de plus, précisément fin mai et début juin de 1961, le président Kennedy, que certains peuvent désirer voir disparaître, se rend en France. La visite de l’hôpital Percy par le couple présidentiel est justement prévue ce premier jour de juin, qu’honorera seule, en fait, Jacqueline Kennedy, son mari étant à ce moment précis en entretien avec De Gaulle.

La théorie est la suivante : pour se débarrasser d’un président américain et de sa femme ou de l’un des deux, des sicaires se rendent avec trois cents kilos d’explosifs dans une carrière souterraine à cent mètres d’un point du trajet dudit couple, minent quelques piliers puis font sauter tout ça au moment où les véhicules passent. On peut imaginer, bien sûr, que des tueurs préalablement disposés profiteront de la débandade pour mitrailler à tout va, mais on se demande bien pourquoi choisir un moyen aussi tortueux et aussi peu fiable de provoquer la panique, puisque l’effondrement de la surface du sol, dans le cas de rupture de piliers, ne suit pas toujours immédiatement celui du bas toit. Sans doute quelque chose qu’ignoraient les prétendus activistes. Malgré la considération et la reconnaissance (pour de nombreux et importants témoignages) que je porte aux personnes qui professent cette hypothèse, pourtant excitante, je crains bien que, impliquant des procédés tout à fait inadéquats, elle ne puisse être retenue.

J’en dirai autant de celle qui consiste à attribuer la catastrophe à un attentat contre De Gaulle, comme certains, aujourd’hui, semblent encore le croire, faisant peut-être une confusion a posteriori, que j’imagine due au nom de Clamart, entre l’attentat postérieur du Petit-Clamart (sur la route des aérodromes de Toussus-le-Noble ou Villacoublay) et la catastrophe d’Issy-Clamart. D’une part, le général ne passait jamais par le boulevard Rodin quand il se rendait à l’un des aérodromes, deuxièmement aucun déplacement par Issy (pas plus que par là) n’était prévu ce jour-là, puisqu’il était en conférence avec Kennedy, troisièmement on peut penser que, si seulement le dixième de l’ombre d’une hypothèse de preuve avait paru démontrer la culpabilité d’activistes, le gouvernement aurait sauté sur l’occasion pour flétrir à grands cris l’ignominie d’individus qui, à seule fin d’éliminer le chef de l'état, n’hésitaient pas à assassiner vingt innocents. C’est vrai qu’à l’époque le FLN n’en était pas à ça près, alors que l’OAS faisait tout de même un tout petit peu plus attention aux conséquences latérales.

Ce qui n'empêche pas que, là aussi, même en cas d'explosion accidentelle vérifiée, l'occasion eût été trop belle de dévaloriser cette organisation, à une période où le gouvernement ne demandait que cela : qu'on se rappelle les réactions au lendemain de l'attentat de Pont-sur-Seine contre De Gaulle, le 8 septembre 1961, et le coup de filet sur l'OAS en métropole dont la tentative manquée fut le prétexte officiel.

Dernière possibilité envisagée : le sabotage. Le sabotage de quoi ? De Gévelot ? Mais la carrière sous le stade était vide ! Pourquoi ne pas plutôt faire sauter la carrière Sauvageot ou tout simplement l’usine (18) ? Le sabotage de la mûrisserie de bananes ? Elle n’a pas été atteinte... Et pourquoi pas le crime parfait, perpétré par un mari jaloux contre son épouse infidèle, un débiteur insolvable envers son créancier impitoyable, un ouvrier licencié par Bacle & Moulin ?... Ou encore, sachant que l’IGC avait imposé le 18 décembre 1959 de coûteuses consolidations préalables à la construction de trois tours, chacune de 25 mètres (19), proposée par la société isséenne d’HLM, exigence qui avait abouti au rapide capotage du projet, je m’étonne qu’on n’ait pas encore suspecté ladite société d’une noire machination afin de faire consolider aux frais de l'état quelques hectares d'un terrain éminemment rentable. Après tout, le résultat final de la catastrophe a bien été le comblement des carrières avec les sous des contribuables.

18) Le dernier grand incendie de Gévelot, le 11 juillet 1973, était dû tout simplement à un pyromane, arrêté très vite après les faits, qui semait des chiffons enflammés un peu partout dans l’usine, y compris dans la réserve des munitions. Un saboteur professionnel, en 1961, aurait fait bien mieux.

19) Les tours devaient en fait se trouver sur le tir aux pigeons appartenant à Gastinne-Rénette. Quant à leur hauteur, Lafay, dans sa note complémentaire au rapport A 2 153 du 2 juin 1961, parle de 25 étages. Il se félicite que l'intervention de l'IGC ait conduit à abandonner le projet. C'est vrai qu'un effondrement de trois tours bourrées de monde, ça n'aurait pas été triste. C'est en 1969 que le Tir aux pigeons fut vendu et que les immeubles actuels furent édifiés, après comblement des carrières qui pourtant étaient restées intactes.

Conclusion sur l'origine anthropique

Les explications donnant à l’effondrement une origine humaine n’ont, a priori, rien d’impossible, mais à une condition. En effet, il faut se rappeler la dimension moyenne d’un pilier : 12 mètres sur 6,5 en plan, donc 84 mètres carrés (la surface d’un appartement) et 6,9 mètres de hauteur ; leur volume moyen est de 580 mètres cubes, et leur poids de 1 100 tonnes... S’il y a destruction volontaire par foudroiement, avec une quantité minimale d’explosif (tout de même estimée à vingt à trente kilos au moins par pilier si l'on veut être certain de leur ruine) comme cela se pratique couramment dans les exploitations de gypse en activité, il faut à l’artificier déterminer les supports dont la destruction provoquera un écroulement général de l’ensemble, puis y pratiquer à la barre à mine ou au perforateur (travail assez long) plusieurs fourneaux en des emplacements judicieusement choisis, les remplir d’explosif et les faire détoner. La quantité de matière explosive pour détruire deux ou trois piliers critiques est alors relativement faible, mais les produits de la combustion demeureront perceptibles un certain temps.

Si, d’un autre côté (la seule possibilité restante étant celle d'une cache de l'OAS), on admet une explosion accidentelle à l’air libre (c’est-à-dire pas à l’intérieur des supports) de matériel entreposé, l’onde de choc générée est aérienne : chaque face des piliers étant soumise à une pression identique, ils restent intacts. Ainsi, des carrières servant de dépôt de munitions ont sauté au cours des deux dernières guerres, soit par sabotage, soit accidentellement. Un exemple connu est fourni par la carrière Heurtebise, près de Jonzac. De même en ce qui concerne certaines parties de carrières souterraines du chemin des Dames où ont eu lieu pendant la Première Guerre mondiale des explosions de stocks de munitions. On y observe certes à présent plus de fontis, plus de ciels tombés, certains piliers sont rien moins que rassurants, mais finalement elles sont encore debout et même très visitables (et visitées). Je dois toutefois préciser qu’elles sont creusées dans du calcaire, plus résistant que la craie, mais d’un autre côté que le taux de défruitement est bien plus élevé qu’à Issy. En revanche, la quantité de substances explosives était sans proportion avec ce qu'il y aurait pu y avoir dans la carrière Fauh. Pour provoquer le renversement, le soufflage de ses piliers, mais même une simple fracturation assez profonde pour être destructrice, il faudrait supposer une quantité énorme de produits explosifs (et/ou une disposition particulière à côté des piliers), quantité excédant de beaucoup celle qui est jugée réaliste dans le cas d'un entrepôt clandestin (20). Le volume de gaz brûlants produit serait tel qu’une partie jaillirait hors des bouches, mais le reste, le plus important, continuerait longtemps à stagner dans les galeries, avec une forte proportion d’oxyde de carbone. Or les pompiers qui les ont visitées trois quarts d’heure après le premier effondrement n’ont remarqué aucune odeur rappelant la décomposition explosive de produits nitrés, éminemment reconnaissable, ni n’ont ressenti aucun malaise.

20) Pour que la décompression des gaz (plusieurs milliers de bars) issus d'une explosion ait des effets optimaux, il faut qu'ils se détendent dans un milieu résistant. Si la détente a lieu dans un milieu très compressible, comme l'air, c'est ce milieu qui supportera la quasi-totalité de la compression, transmise avec une très forte atténuation à un milieu résistant voisin. D'autre part, en milieu aérien il faut pour que les effets soient brisants qu'il y ait détonation (onde explosive propagée à 6 000 ou 8 000 mètres par seconde) et non déflagration (vitesse de propagation une bonne dizaine de fois inférieure) pour assurer la décomposition gazeuse extemporanée et immédiatement décomprimée (dans une déflagration, la décompression se fait plus lentement, avec des effets moins violents ; des explosifs déflagrants sont néanmoins employés pour débiter certains matériaux coûteux et fragiles). Or, pour faire détoner les explosifs nitrés courants, et déjà anciens en 1961, tels que dynamite et plastic, pentrite, hexogène, etc., un amorçage fulminant est nécessaire pour transmettre l'onde détonante. Les détonateurs sont toujours bien protégés, et de plus, même dans des conditions clandestines, on ne met jamais amorçages et explosifs ensemble (ce n'était pas la place qui manquait...). Les membres de l'OAS savaient au moins ça.

L'explosion aurait naturellement pu survenir plusieurs jours avant (21), avec pour effet d'affaiblir ou de fissurer un ou des piliers qui se seraient effondrés le 1er juin, aussi ce sont surtout les risques présentés par un entreposage en milieu urbanisé et l'importance irréaliste des explosifs nécessaires qui me font fortement douter de cette explication, mais, en dépit de toutes les preuves ou considérations contraires exposées plus haut, il n'est pas possible d'infirmer irréfutablement la thèse de la malveillance ou de l'imprudence humaines à laquelle on peut se cramponner envers et contre tout, confortée auprès de ses fidèles par la confidentialité que présente encore aujourd'hui le dossier de la catastrophe. Je suis le premier à admettre que ce ne serait pas la première fois qu’un gouvernement, au nom d’une prétendue raison d'état qui recouvre la plupart du temps des intérêts sans rapport avec elle, falsifierait des preuves ou exercerait des pressions pour étouffer l’inavouable vérité qui mettrait en lumière ses erreurs, ses magouilles ou ses compromissions. Je dirais même qu’on a vu pire. Et j'ajouterai qu'on n'a encore rien vu. Et, à la vérité, c’est avec une forte présomption de ce côté que j’ai commencé mon enquête. Mais — faut-il dire hélas ? — bien que chacun soit encore et toujours libre d’y croire, j’estime que la théorie de l’origine anthropique de l’effondrement, sombre et romanesque, s’effondre à son tour et qu’il faut maintenant nous tourner vers les géologues.

21) Les coups sourds, les bruits souterrains perçus autour de la fin mai par quelques témoins, dont un en particulier, iraient en ce sens. Ils vont aussi dans le sens d'une surcharge des piliers, hypothèse mécanique que nous verrons plus loin.

Elle s'effondre d'autant plus que, à force de regarder les plans, d'analyser et de critiquer les scénarios matériels de la rupture, une impossibilité flagrante, pourtant couramment admise, y compris par l'expert judiciaire, qui en fait un postulat, s'est peu à peu imposée à moi. Non seulement cette observation — aussi étonnante, aussi étrange et contraire à ce que l'on admet communément qu'elle paraisse — ruine définitivement la thèse d'une initiation du double effondrement dans la carrière sous le stade et nie toute liaison entre les deux accidents, mais de plus désigne clairement une seule cause comme responsable de la catastrophe ! Afin d'un côté de ménager mes effets, de l'autre de convier le lecteur à suivre le cheminement qui fut le mien, je ne vais pas l'exposer tout de suite, et plutôt continuer de relater l'une après l'autre, dans un ordre vaguement chronologique, les théories « géomécaniques ».

LES HYPOTHESES GEOLOGIQUES
Il ne faut pas oublier qu'un fait (qui n'est pas encore celui que j'annonce dans les lignes ci-dessus) prêche particulièrement pour une explication mécanique de la catastrophe, que les théories sur l'origine humaine laissent de côté ou dissocient de l'événement de 1961. En effet, ce n'est pas le premier effondrement survenu sur le territoire d'Issy-les-Moulineaux. Le drame est que, cette fois, il y avait des habitations au-dessus. Sur le plan des carrières de craie figuré ci-dessous, les deux régions marquées A et B étaient déjà effondrées en 1961. La partie A, carrière Laroze, le fut en juillet 1843, la partie B, carrière Prudent & Deschamps, en avril 1876. Le patatoïde C désigne l'effondrement de 1961.

On sait déjà que le taux de défruitement de la carrière Laroze, écroulée en 1843, était excessif, se situant en moyenne pour les deux étages à 76 p. 100. Pour l'étage supérieur, dont le recouvrement n'excède pas 34 mètres, la contrainte atteint 28 bars, valeur considérable quand on se rappelle que la résistance de la craie de Meudon, saturée, n'arrive même pas à 20 bars. Viennent s'adjoindre les effets néfastes du rapport défavorable des sections entre les piliers des deux étages et de la mauvaise superposition de plusieurs d'entre eux.

L'événement de 1876, qui n'a pas fait de victime au contraire des deux autres drames d'Issy-les-Moulineaux qui l'encadrent à respectivement trente-trois et quatre-vingt-cinq ans de distance, n'a jamais été décrit ou, s'il l'a été, les études n'ont pas été conservées ou gisent dans des caves humides sous des mètres d'archives moisies (22). Seul l'atlas de l'IGC va nous permettre de l'étudier.

L'effondrement est très succinctement décrit dans la statistique de l'IGC, à la date d'avril 1876 (sans préciser le quantième), comme ayant affecté quatre carrières de craie, ayant dévasté le GC 2 allant de Sceaux à Boulogne et ayant rompu l'égout sur 3 mètres. Un point, c'est tout. Mais au moins les limites de l'effondrement apparaissent sur l'atlas.

22) Avec une sereine et froide lucidité, j'aurais tendance à en envisager la destruction. L'administration française, publique ou privée, n'a aucun sens de la valeur des archives ni de leur utilisation future. Ce qui en reste et qu'on peut consulter (au prix de quel parcours du combattant parfois) n'est que l'infime partie de ce qui existait. J'ai eu connaissance du sort réservé par notre valeureuse armée à une masse considérable de documentation militaire d'origine allemande sur les V1, sans nul doute tout à fait passionnante pour les historiens, qui est passée à la benne sans que ça émeuve qui que ce soit. Autre exemple, dans les ateliers de la RATP, les notices, manuels et documentations techniques relatifs aux modèles anciens des autobus ont été systématiquement mis à la poubelle le lendemain de la réforme des matériels qu'ils décrivaient. Comme s'il n'existait pas d'historiens, comme s'il n'existait pas de musée !... Comme s'il n'existait pas de microfiches ! À ce propos, une amusante anecdote : à la bibliothèque de l'hôtel de ville de Paris, une société privée s'occupe de microfilmer des revues, qui faute de place seront détruites ensuite. Croyez-vous que ces revues sont découpées pour que les pages soient planes sous la photo ? Quelle erreur ! Résultat : tous les articles figurant sur les colonnes intérieures, vers la pliure, sont floues. Illisibles. Définitivement. Où est le contrôle du client sur son fournisseur ? Mystère... Ah ! comme ça fait du bien de cracher son venin sur le crétinisme administratif !

Rupture de piliers

Dans l'après-midi du 1er juin, on s’est procuré auprès de l’institut de physique du globe le sismogramme de l'effondrement qui fournit l'heure exacte des deux phases. La première explication donnée par les services des mines aussitôt après la catastrophe, qu’ils basent sur les dimensions des piliers, leur matériau et les pressions subies, est celle de l’écrasement des piliers. Ceux-ci, qui sont peut-être déjà dans un état limite de contrainte (sans qu’apparemment des calculs élaborés aient été faits aussitôt), se voient de plus attaqués par les venues d’eau provenant des pluies récentes, infiltrées dans le sous-sol par des fissures qui d’ailleurs ne se trouvent pas nécessairement à la verticale de la carrière effondrée, mais plus au sud sur le plateau.

Il y a élargissement des fracturations existantes, éventuellement gonflement des piliers par la pression hydrostatique (que nous retrouverons plus tard dans une autre explication, mais avec un effet différent) et enfin éclatement d’un ou deux supports, entraînant par report de contraintes la ruine des autres — d'autres, plus vraisemblablement. J'insiste sur l'article indéfini : loin de s'être affaissé d'un seul tenant, le sol est bouleversé, piqué aussi bien de crevasses que de panneaux moins affaissés que la moyenne, comme si certains piliers avaient tenu, même tout seuls au milieu de leurs homologues ruinés.

Cette théorie, qui fait appel à des phénomènes mécaniques bien connus des ingénieurs des mines, est en apparence tout à fait vraisemblable. Mais des contradicteurs se demandent quelles sont ces fissures, même très loin des lieux, qui recueillent les eaux meurtrières à travers une couche d’argile plastique aussi épaisse, pour quelle raison les puits d'aérage ont insuffisamment joué le rôle de drain (23) et pourquoi, en cette occurrence précise, le liquide ne s’est pas épanché comme d’habitude tout simplement à travers les nombreuses fracturations existantes des piliers et du toit. L’hypothèse vacille, n’est pas défendue très vaillamment et cède la place à une autre explication.

23) Il y en a trois dans la carrière Fauh ou à proximité. Il est vrai qu'une nappe souterraine ne peut pas être considérée comme laminaire, s'écoulant gravitairement dans des orifices situés à quelques dizaines de mètres d'elle, mais plutôt de forme lenticulaire : si le maximum de pression coïncide avec des fissures, et les bords avec des puits, beaucoup d'eau passera par les fissures plutôt qu'aller se déverser dans les puits. Néanmoins, si le pendage de l'argile est tel qu'on l'imagine, descendant assez fortement vers le nord, les puits doivent recueillir une quantité notable d'eau, d'autant que, plus au sud, d'autres orifices débouchant dans la carrière sous la rue Madame, où le toit de l'argile serait plus élevé, captent l'eau dans une partie de la nappe a priori plus épaisse.

Glissement de la dalle de calcaire

Vers le 15 juin, l’inspecteur général des carrières Lafay présente la théorie de ses services. En effet, le sismogramme enregistré le jour du drame fait clairement apparaître pour chaque tracé, et particulièrement pour celui qui correspond à l’effondrement de 10 h 42, deux salves de signaux, séparés par un intervalle de 6 à 7 secondes, la première d’une amplitude plus faible. La conclusion est que deux événements distincts se sont produits séquentiellement. Si le second, le plus fort, est l’effondrement du toit de la crayère, qu’est donc le premier ?

Et c’est pour expliquer la première salve que va être élaborée cette théorie ahurissante. La coupe géologique présente :

— une dalle de calcaire lutétien affectée de nombreuses fissurations et creusée, à 15 mètres de profondeur, d’une carrière à hagues et bourrages de 1,6 mètre de haut ;
— entre la rue du Général-de-Négrier et le boulevard Rodin, une ancienne carrière à ciel ouvert de calcaire grossier, profonde de 14 mètres et remblayée ;
— de l’argile plastique montrant un léger pendage descendant vers le nord-ouest, donc du côté du versant ;
— la craie moultement microfissurée car sur le tracé de l’axe de l’anticlinal de Meudon.

Premier temps : une partie de la dalle de calcaire découpée par des circumfracturations se rompt soudain tout à fait et libère 6 000 à 7 000 mètres carrés qui se mettent à glisser sur l’argile plastique dans le sens de la pente, sur un plan lubrifié par la grande quantité d’eau apportée par les pluies récentes et infiltrée au toit de l’argile par les fissures du calcaire (cette fois, on ne suppose plus la perméabilité des bancs sparnaciens). Le déplacement de ce bloc, qui provoque la destruction des pavillons situés sur son plan de glissement, allées Yvonne et Bellevue, est arrêté par « l’étau de masse situé sous les peupliers du stade ». Il s’agit de la masse de calcaire intacte entre l’exploitation souterraine de lutétien, sous le stade, et l’ancienne carrière à ciel ouvert dont la limite sud est ici à cinq ou six mètres au nord de la clôture du stade.

Second temps, une demi-heure plus tard : sous la pression de la dalle qui continue à peser sur lui, cet étau de masse se rompt et entraîne dans sa ruine la partie inférieure du calcaire, sous les remblais de l’ancienne carrière à ciel ouvert, ainsi qu’en surface les pavillons des rues du Général-de-Négrier, Georges-Leblanc et Honoré-Fragonard. Accessoirement, les ébranlements conduisent et à une surcharge des piliers de craie et à leur déversement par les efforts tangentiels transmis à travers l’argile, de façon qu’ils s’effondrent à leur tour. Et voilà pourquoi votre fille est muette.

Selon cette théorie, la ruine des crayères est une conséquence de l’ébranlement d’une grande dalle (deux tiers d’hectare) de calcaire, dont on pourrait estimer la masse à quelque 250 millions de tonnes. Chacun des déplacements a provoqué au bout de quelques secondes l’effondrement des piliers de craie sousjacents, sinon on ne pourrait expliquer la subsidence initiale du stade. Or, si une dépression de forte amplitude se forme soudain, inversant le sens de la pente sous la dalle en mouvement, pourquoi celle-ci continue-t-elle son déplacement qui est pourtant dès lors devenu ascendant ?

Outre cette bizarrerie physique, si l'on veut adopter cette théorie il faut aussi répondre à quelques questions :

— quels étaient les vides verticaux initiaux, nécessairement situés aux abords de la limite nord à nord-ouest du stade, que la dalle de calcaire a comblés pendant sa progression ?
— le pendage de l'argile plastique est-il suffisant pour autoriser le glissement de la dalle sus-jacente ?

L'examen des terrains, de la coupe, de l'historique des exploitations fournissent les réponses suivantes : tout d'abord, il n'y a pas de vides suffisants pour permettre le déplacement d'un pan de terrain ; les seuls vides existants sont constitués par les fractures et fissures dans le calcaire, disséminés dans l'ensemble de la dalle et non rassemblés en un endroit précis et propice. Il faudrait alors que cette dalle ait débordé le flanc descendant du coteau, mais aucune trace n'existe d'un tel mouvement, qui d'ailleurs impliquerait un volume bien plus grand que les deux tiers d'hectare prétendument en cause. Enfin, si les vides n'existaient pas initialement en tant que tels, mais s'étaient créés par la compression, sous l'effet du glissement, des remblais de qualité médiocre de la carrière à ciel ouvert, ils impliqueraient d'une part un fort pendage de l'argile pour que la dalle, en glissant, refoule les terrains, d'autre part que l'effondrement ait atteint immédiatement les maisons de la rue du Général-de-Négrier et des rues voisines, puisqu'elles étaient précisément élevées au-dessus des remblais.

Quant au pendage des dépôts sparnaciens, il n'atteint nulle part une valeur telle qu'il aurait rendu possible le glissement d'une dalle, puisqu'il n'est que de deux ou trois degrés (il en faudrait au moins une dizaine). Et, de plus — mais on l'ignorait en 1961, car ce sont des sondages postérieurs qui l'ont révélé — s'il existe bien, il se dirige en sens contraire, vers le sud ! Il s'agit probablement d'un accident local, d'une ondulation secondaire à celle qui a relevé l'anticlinal de Meudon, mais enfin c'est comme ça. Cela facilitera d'ailleurs d'autant plus la création d'une éventuelle nappe perchée qui interviendra dans d'autres explications.

Le rôle de l'IGC étant surtout de s'intéresser aux événements actuels et, pour les événements écoulés, à contrôler la suppression du risque présenté, les ingénieurs du service n'ont jamais vraiment cherché à se pencher à nouveau sur l'accident de 1961. Une théorie officielle existait, un point c'est tout. Certains restaient perplexes, d'autres élaboraient en privé leur propre explication, mais l'important était que les carrières s'étaient effondrées et qu'il fallait à présent veiller à les injecter proprement. Cependant, parallèlement, d'autres professionnels de la géotechnique et de la géologie, insatisfaits par ce scénario, en imaginaient d'autres. D'autant qu'on s'était aperçu depuis un certain temps que, loin d'être des manifestations isolées d'événements singuliers, les deux trains d'ondes sismiques propres à chaque phase n'étaient en réalité que les signaux d'un même phénomène, les uns plus rapides (ondes P comme primaires, ondes de compression) que les autres (ondes S comme secondaires, ondes de cisaillement). (C'est évidemment plus compliqué que ça, mais en l'occurrence inutile de faire un cours complet, que d'éminents sismologues feront mieux.) Bref, il n'y avait donc qu'un seul événement pour chaque phase, et non deux. Retour à la case Départ.

Mise en charge hydraulique du toit

J’en rappelle brièvement les conditions : un bas toit feuilleté, composé d'un matériau rigide et résistant, surmonté à une distance plus ou moins grande par un aquifère susceptible de se mettre en communication avec lui, et enfin un recouvrement important (les vides qui ont fait l'objet de l'étude de Maury à partir de laquelle il établit sa théorie de mise en charge hydraulique ont un recouvrement de l'ordre de 130 à 160 mètres, à l'exception des 70 mètres de Chancelade dont l’effondrement n’est d’ailleurs pas dû à ça).

Avec une louable prudence, les exploitants d'une mine ont calculé les piliers pour supporter largement le recouvrement plus l'aquifère, plus une marge de sécurité. Pourtant, un jour leur exploitation s'effondre brutalement. Quand des fissures relient l'aquifère au bas toit, les interstices que des déplacements différentiels dus au poinçonnement (contrainte du fort recouvrement exercée sur des piliers en contact supérieur ou inférieur avec un matériau un peu plus plastique qu'eux) ont créés entre les strates se remplissent d'eau. La pression hydrostatique est transmise en même temps dans toutes les directions sur les strates du bas toit qui se brisent. Un certain nombre de conditions amènent la propagation de l'effondrement de bas en haut.

Bien qu'il fût tentant d'attribuer la catastrophe de Clamart à une telle cause, on doit l'écarter pour deux raisons :

— le recouvrement est au plus de 40 mètres sous le stade, et celui à partir de l'aquifère sparnacien de 20 mètres, 25 au grand maximum ;
— le matériau du toit, qui est de la craie, n'est nullement stratifié et encore moins résistant ; même remarque à propos de l'horizon intermédiaire, peu puissant, entre le Sparnacien et la craie, le conglomérat de Meudon.

Même si la charge de 2,5 bars n'a rien de ridicule, elle n'entre tout de même pas dans l'éventail de valeurs requises par la théorie telle qu'on veut l'appliquer. Mais surtout la nature et les caractéristiques de la craie excluent tout à fait sa rupture brusque sous l'effet d'une contrainte hydrostatique qui, ne l'oublions pas, exige pour produire ses effets destructeurs une résistance initiale élevée du milieu. Le résultat serait plutôt une percolation de l'eau à travers le toit crayeux, provoquant tout au plus des fontis.

Or, c'est bien l'aspect qu'avaient les carrières quelque temps avant leur effondrement : montées de voûtes, fontis ; au contraire des exploitations étudiées par Maury, qui étaient exemptes de fontis et même plutôt rassurantes par l'état de leur toit.

Par surcroît, l'hypothèse de venues d'eau à travers l'argile sparnacienne, qui devait également appuyer la première explication, au lendemain du drame, avait été fortement critiquée (voir ci-dessus). Or ces critiques sont toujours valides.

En dernier lieu, une variante suppose que la pression hydrostatique s'est exercée sur les piliers, au moins sur certains piliers, dont l'éclatement entraîne évidemment la chute du toit. Examinons cette explication, mais en refusant de la faire parrainer par la théorie de mise en charge hydrostatique, puisque celle-ci met en cause un décollement de strates résistantes du toit par poinçonnement des piliers mais n'implique jamais ceux-ci puisque les strates correspondantes dans les piliers, elles, ne peuvent se décoller. Et, à supposer qu'elles le fassent, l'eau en jaillirait comme d'une source. Enfin, la craie se comporte comme au toit : si des venues d'eau se produisent, elle les laisse passer sans les retenir. On constate que, au fond, cette pseudo-variante est un « rhabillage hydrostatique » de la première explication du 2 juin et qu'elle ne tient pas plus qu'elle.

On doit aussi préciser que, bien que l’article fondateur de Maury dans l’Industrie minérale d’octobre 1979 cite incidemment l’effondrement de Clamart dans les exemples, ce n’est pas pour autant qu’il lui applique sa théorie, puisqu’il n’en parlera plus dans tout le reste de l’article.

Surcharge des piliers

La théorie la plus solide et la plus vraisemblable nous apparaît quand nous considérons attentivement le plan des deux carrières effondrées. Au sud, la carrière Fauh, au nord-ouest la champignonnière Guilbaud & Soulard. Voici leurs caractéristiques théoriques :

RECOUVREMENT
DEFRUITEMENT
CHARGE (d ≈ 2)
L/H
Fauh
De 36 à 40 m
58 %
De 17,2 à 19,1 bars
> 3
Guilbaud & Soulard
De 34 à 38,6 m
65 %
De 19,4 à 22,5 bars
1,94
Rappelons que L/H est le rapport entre la largeur maximale, sur une certaine distance, de l'exploitation et le recouvrement.

Il indique la possibilité pour un effondrement de déboucher (L/H > 0,5-0,7) ou non (L/H < 0,5-0,7) en surface.

Observons aussi une double particularité importante : premièrement, à peu près sous les peupliers du stade, donc sous la limite cadastrale séparant celui-ci des propriétés au sud de la rue du Général-de-Négrier, existe une série de piliers plus volumineux que ceux qui supportent le toit dans les deux carrières. Sur le plan ci-dessus seuls ces piliers de masse sont représentés, d'une part pour ne pas alourdir le schéma mais surtout pour mettre en évidence et leur existence et leur situation. Deuxièmement, à une vingtaine de mètres au sud de cette ligne, les piliers de la carrière Fauh, qui sont habituellement disposés en quinconce, sont exceptionnellement alignés, par réduction de la longueur d'un pilier sur deux, de façon à ménager un roulage est—ouest débouchant sur la galerie d'accès qui vient de l'avenue de Verdun.

La limite entre les deux exploitations est donc constituée d'une zone résistante, représentée par une ligne de masse de caractéristiques globalement identiques à celles du reste de la carrière, soit quelque 56 %, enserrée entre deux galeries rectilignes parallèles : la galerie sud de la carrière nord, la galerie nord de la carrière sud. C'est en quelque sorte une invitation à découper selon le pointillé. La comparaison entre le relevé des fissures et la disposition des étaux de masse en carrière est significative.

Or c'est bien avec cette ligne de masse que coïncide (autant qu'on en sait) la frontière entre l'effondrement de 10 h 42 et celui de 11 h 18. Il paraîtrait donc que cette ligne de piliers a modifié le déroulement de l'effondrement, qui sans elle se serait produit en une seule fois. Elle aurait donc retardé de 36 minutes la ruine de la champignonnière Guilbaud & Soulard.

Mais, si seule la carrière Fauh était fragile, alors, compte tenu de la section et de la résistance des piliers de cette ligne de masse, seule la carrière Fauh aurait dû s'écrouler. Les vides de Guilbaud & Soulard sont fortement encastrés dans les terrains qui les encaissent, l'effet de pente (surface descendant du sud au nord) ne peut s'exercer que pour bloquer la masse de recouvrement vers le nord, donc à l'opposé de la première carrière effondrée, enfin la ligne de masse retient fermement le recouvrement de la champignonnière encore intacte. Les exemples ne manquent pas dans notre région, tant dans la craie que dans le gypse, d'effondrements d'une partie de carrière limités par des particularités topographiques parfois minimes, mais dont l'effet est suffisant pour que, trente ou quarante ou cinquante ans après, la région contiguë à l'effondrement soit encore sur ses pieds.

Rien n'obligeait donc la champignonnière du nord à suivre l'exemple de sa voisine. J'insiste bien sur le sens de cette assertion : si la carrière sous le stade était proche de la rupture mais que les vides Guilbaud & Soulard n'étaient pas soumis à une contrainte excessive, ces derniers n'auraient pas dû s'effondrer. Dit encore autrement : l'effondrement de la carrière Fauh ne pouvait pas entraîner celui de sa voisine. D'ailleurs, c'est bien ce qui s'est passé. Trente-six minutes, c'est beaucoup trop long. Alors ?

Eh bien, cela m'amène à développer la remarque que je faisais plus haut, en conclusion de l'étude de la cause humaine de la catastrophe, et pour cela à prendre les événements à l'envers de leur ordre chronologique, pour nous pencher d'abord sur l'affaissement de 11 h 18. Le fait est, aussi énorme que cela paraisse, qu'il n'y a aucune relation entre les deux effondrements successifs. Ce n'est pas la ruine de la carrière Fauh qui a entraîné celle des vides de Guilbaud & Soulard, car les deux événements ont été indépendants ! Et ils ont été indépendants parce qu'il n'y avait aucune raison pour que l'effondrement de Guilbaud & Soulard suivît celui du stade. En effet, on peut penser que, déséquilibrée par le premier éboulement, la carrière au nord a vu s'accroître les contraintes horizontales dans les ciels et dans les terrains susjacents, qui ont provoqué le flambage des piliers et leur ruine. Or, la topographie particulière des lieux démontre que cette supposition est erronée : premièrement, la champignonnière Guilbaud est séparée par de volumineux piliers de masse de la crayère Fauh ; deuxièmement, la dalle de recouvrement est encastrée sur une grande longueur dans les bords fermes, c'est-à-dire au sud, à l'ouest et en partie au nord ; enfin, la surface du sol est en forte pente vers le nord, là où d'ailleurs, curieusement, l'effondrement s'est arrêté malgré la prolongation en cette direction des vides de la même carrière, aux caractéristiques géométriques guère plus favorables bien qu'avec une largeur moindre. On comprend que, si l'ordre des effondrements avait été inversé, l'affaissement de la partie de carrière Guilbaud & Soulard située au nord aurait pu provoquer, par effet de versant, appel au vide et suppression d'une butée, celui des vides qui se sont effondrés à 10 h 42. Mais, en réalité, la carrière qui s'est effondrée antérieurement se trouvait au sud, sous une surface de sol de niveau altimétrique supérieur et ne pouvait donc constituer cette butée dont l'effacement aurait provoqué l'éboulement de la carrière contiguë. Contiguïté d'ailleurs relative, à cause des rideaux de masse et des bords fermes qui l'encadrent largement. Enfin, la subsidence maximale du terrain n'était entre les deux carrières, après le premier effondrement, que de 4 à 5 mètres, représentant à peine 10 p. 100 de la hauteur totale du recouvrement. La dalle de la carrière du stade, affaissée d'un bloc, contenait encore sur une épaisseur d'au moins quarante mètres la dalle de Guilbaud & Soulard, déjà maintenue par ses encastrements.

S'il n'est pas vraisemblable, compte tenu de toutes ces observations, de relier de cause à effet l'effondrement des deux carrières, il faut conclure que celui de Guilbaud & Soulard, mécaniquement indépendant du premier, a été engendré par les mêmes causes, seulement décalées dans le temps. Cela ne laisse pas beaucoup de choix. Il faut donc revenir sur les conditions de départ et voir ce qu'elles étaient au matin du 1er juin en insistant sur les points communs aux deux ensembles de vides.

Le matériau, d'abord : sans refaire un cours sur la craie, il faut rappeler que l’expertise de l’INERIS sur les carrières de Meudon, particulièrement la carrière Arnaudet dont il s’agissait de faire un diagnostic de stabilité, a pointé de façon spectaculaire, sur un matériau identique, la craie campanienne, et dans des localisations voisines, l’anticlinal de Meudon, la partition entre crayères effondrées et crayères encore stables, autour d’une contrainte de 19,5 bars, compte tenu de la saturation hygrométrique du milieu.

Alors qu’on a cru longtemps à un pendage descendant vers le nord de la couche argileuse, ce qui a nourri l’hypothèse d’un glissement sur les argiles, des travaux de forage, des sondages, ont mis en évidence que c’est exactement le contraire : l’argile est légèrement déclive vers le sud. Outre le fait qu’il s’oppose à un glissement vers le flanc de la colline, ce pendage inversé renforce la capacité de l’aquifère à retenir une nappe perchée.

Il faut mentionner un autre suspect, apparu incidemment dans une délibération rapportée par le Bulletin municipal officiel de la ville de Paris : en 1931, un certain abbé Philibert Thomas, propriétaire de plusieurs parcelles à Issy, en destine une à recevoir des terres en décharge. Or, peu de temps après, les exploitants de la carrière sous-jacente, Voillereau et Soulard, se plaignent de quelques désordres survenant dans leurs vides. Appelé à titre d'expert, l'ingénieur Armand Meyer accuse la surcharge provoquée par les terres déversées. Mais ce suspect commode doit être innocenté dans l'affaire de juin 1961, car la parcelle en question était au nord du boulevard Rodin, entre lui et la voie ferrée, c'est-à-dire au-dessus de la partie non effondrée du souterrain, vides d'ailleurs encore accessibles de nos jours et consolidés après l'expertise de l'ingénieur Meyer tandis que, prudemment, la décharge était fermée.

Enfin, les contraintes sur les piliers ont été exposées ci-dessus.

Nous pouvons donc, avec la plus grande chance de vraisemblance, présenter l'hypothèse suivante : les piliers de craie des deux carrières, dont le taux de défruitement versus le recouvrement engendre une charge à peu près semblable, sont soumis depuis leur fermeture, sinon même depuis leur creusement, à une fatigue croissante. Il ne faut pas oublier que dès l'abandon des carrières, particulièrement celle de Fauh-Deschamps, les piliers étaient insuffisants. Les ingénieurs des mines le font bien remarquer en 1888 à Deschamps, en lui recommandant de donner un taux de défruitement de 33 p. 100 seulement, à comparer avec les 56 p. 100 réels !

Le souci principal est que les carrières sont taillées dans la craie. Il s'agit, rappelons-le, d'un matériau d'autant plus fragile que sa teneur en eau augmente (résistance d'au maximum 20 à 24 bars à saturation), et de plus d'une porosité élevée (40 p. 100 en volume) : les carrières sont proches de la nappe de la Seine, et l'étage inférieur était inondé. Tout l'environnement de l'étage supérieur était donc à saturation.

Au point de vue réaction sous la contrainte, la craie est dite élastoplastique : le matériau se déforme sous la pression tout en restant cohérent. La conséquence en est, pour le visiteur une apparence saine (effectivement, les ciels tombés n'étaient pas particulièrement nombreux), pour la carrière un affaissement progressif des couches du toit qui déforment et écrasent les piliers. Les 26, 27 et 29 juin, des précipitations totalisant 40 millimètres s'abattent sur la région. L'eau s'infiltre dans les fissures du calcaire grossier, gonfle la nappe du Lutétien, au-dessus de l'argile sparnacienne, grossie de surcroît par les venues d'eau en provenance du plateau. C'est en même temps que les deux carrières sont soumises au cours des décennies à une contrainte déjà forte, rendue soudain insupportable dans les derniers jours de mai 1961 par l'accroissement de charge procuré par l'augmentation de la nappe perchée. On peut imaginer, en intercalant « peut-être » entre chaque mot, que durant ces deux ou trois jours, des piliers se fissurent et des blocs tombent sous le stade (ce phénomène aurait-il pu causer un bruit et un ébranlement suffisants pour attirer l'attention de quelques habitants au jour ?). Il est déjà trop tard : le phénomène est irréversible. Un autre support, le dernier rempart contre l'affaissement, cède-t-il soudain le jour du drame ? C'est une des phrases du Paris-Match du 17 juin : « Un pilier vieux d’un siècle, dans les carrières de craie du sous-sol, céda... » Toujours est-il que tout d'un coup, les charges reportées sur les piliers intacts atteignant la valeur critique, le reste des piliers ne peut plus s'opposer à l'écrasement. Des pans de toit s'abattent l'un après l'autre, entraînant en quelques secondes la dalle tout entière qui s'effondre à 10 h 42, emportant le stade et les maisons des allées voisines, mais se limite, au nord, aux piliers de masse la séparant de Guilbaud & Soulard.

Pendant ce temps, la carrière du nord est pourtant l'objet des mêmes tourments. Elle aussi subit l'augmentation de pression qui doit la ruiner, car la valeur plus faible du recouvrement est compensée proportionnellement par le taux de défruitement supérieur. Mais elle a une valeur L/H inférieure à celle de la carrière voisine. Par ailleurs, elle est mieux encastrée dans le massif inexploité, à la seule réserve qu’un des encastrements, celui du sud, contigu à la carrière Fauh, vient de se fragiliser. A l’extrême rigueur, on peut considérer que ce serait la seule contribution du premier effondrement au déclenchement du second, qui de toute façon se produit dans un vide dont les caractéristiques le rendaient inévitable.

A 11 h 18, c’était chose faite.

Pour résumer, ce furent bien des hommes qui, au fil du temps, préparèrent l'accident du 1er juin : ceux qui ont creusé les carrières de craie, ceux qui leur ont donné un taux de défruitement insuffisant, ceux qui ont, ignorants, surchargé la surface. L'origine première, tout compte fait, est bien humaine...

Soit, cette observation s'applique à la majorité des carrières, au moins en ce qui concerne l'activité des exploitants initiaux dont les précautions, quand elles existaient, n'étaient pas toujours suffisantes. Il a fallu néanmoins aux crayères d'Issy-les-Moulineaux, pour rendre leur effondrement inévitable, une conjonction de circonstances malheureuses que l'homme ne fit que mettre en place, bien des années avant, par ignorance. Le reste est affaire de mécanique des sols, de résistance des matériaux, de gravité. Ce sont eux les vrais responsables.

Dès le lendemain de l'accident, les organismes officiels proposaient des explications qui, un peu approfondies, auraient cerné de très près les causes réelles. On a vu dans quelles conditions l'hypothèse du glissement de la dalle fut échafaudée quelques jours plus tard puis, faute de démenti officiel, maintenue en dépit de conclusions contraires élaborées à l'occasion de quelques colloques se penchant sporadiquement sur l'événement. Le public n'en a rien su. S'y serait-il seulement intéressé ? Le mystère, pour l'opinion générale, continuait de planer lourdement sur les causes de la catastrophe. Je m'en suis rendu compte au moment de mon enquête : « Vous vous attaquez à un gros morceau ! », « On ne connaîtra jamais la vérité, trop d'intérêts là-dessous ! », « Le dossier complet existe, il est dans un coffre-fort et n'en sortira plus. » Effectivement, les silences lourds de sens, les regards entendus, les réticences réelles ou simulées n'ont pas manqué au cours de certaines interviews alors que, au contraire, des organismes officiels tels que l'IGC ou l'INERIS manifestaient leur intérêt en montrant une bonne volonté sans réserve. Mais pourquoi cette attitude de conspirateurs ? Pourquoi ce dossier est-il encore maudit plus d’un demi-siècle après ? On me fit entrevoir qu'il fallait protéger les vrais responsables, qui pouvaient être tour à tour Gévelot, des fonctionnaires ayant maintenu un stock secret de munitions, des notables inconséquents ou imprudents, bref, qu'il fallait couvrir un secret d'état.

La vérité est plus simple. Et tellement banale ! Aujourd'hui, tout est réglé, l'affaire ne reviendra plus en justice, les sinistrés qui demeurent ont refait depuis longtemps une nouvelle vie, mais pendant des années les craintes de nouveaux rebondissements ont inquiété mairies et ministères. Il s'agit tout simplement de la question de l'indemnisation des victimes, pour la réponse de laquelle il fallait établir la responsabilité de quelqu'un, sinon directe en tant qu'agent causal, mais au moins indirecte en tant que propriétaire ou gardien, au sens des articles 1382, 1383 et 1384 du code civil, des parties effondrées. Et, bien évidemment, désigner comme responsable la commune ou l'état risquait de créer un précédent fâcheux qu'il importait d'éviter autant que possible (24).

24) Les assurances, à l'époque, ne jouaient aucun rôle dans les indemnisations. Actuellement, leur présence comme partie ne simplifie pas pour autant le règlement des affaires. En revanche, divers événements dont le plus tragique est l'accident du 11 mars 1991 à Chanteloup-les-Vignes tendent à la demande d'un aménagement du droit du sol dans le cas de la présence de vides souterrains qui permettrait une juste indemnisation des propriétaires lésés ou sinistrés.

Une certaine complexité, pour le moins, apparut dans le régime de possession des biens en cause à Clamart et à Issy à l'occasion du procès intenté par les sinistrés solidairement puis poursuivi par deux d'entre eux seulement après l'abandon des autres sur transaction amiable (25). La situation, à ce qu'il apparaît, est en effet la suivante : le stade appartient à la commune d'Issy, issu d'une triple transaction signée en février 1938 et portant sur 4 616 mètres carrés vendus par le sieur Malaquin, de 758 mètres carrés cédés par Gastinne-Renette et de 9 926 mètres carrés vendus par la Société immobilière de la rue de l'Égalité, l'ensemble représentant 1 hectare 53 ares. Mais, depuis octobre 1927, les vides appartiennent au sieur Malaquin déjà cité (qui les tenait d'Edmond Richard, champignonniste, qui les tenait de Fauh, carrier, lui-même de Deschamps). Il s'agit bien, faut-il préciser, des vides de la craie indiqués spécifiquement comme tels, et non des vides de la carrière de calcaire grossier dans l'étage lutétien qui, eux, ont été vendus à la commune en même temps que la surface du sol (26).

25) L'avocat qu'ils avaient choisi n'était pas le premier venu : il s'agissait de Me Floriot.

26) L’expert judiciaire consacrera une partie de son étude à déterminer si l’accident aurait pu trouver sa cause dans des désordres affectant la carrière de calcaire. La responsabilité engagée aurait alors peut-être été celle de la commune.

En janvier 1948, Malaquin vend à Rappoport la parcelle au 107 de l'avenue de Verdun. Mais, s'il lui vend ainsi le terrain qui contient l'entrée de la carrière, il ne vend pas explicitement la carrière elle-même. Ces vides lui appartenant sans contestation avant 1948 (il y a cultivé des champignons à partir de 1927, même si les règlements ou d'autres considérations lui ont fait délaisser ce site), ils lui appartiennent sans contestation après 1948. Il s'en défendra vigoureusement, toutefois, après la catastrophe, arguant principalement, à ce qu'il paraît, l'abandon de ces vides. Si on suit son argumentation, on doit admettre que le propriétaire par prescription devient soit le propriétaire du sol — la commune d'Issy — soit le possesseur des accès — le sieur Rappoport.

En revanche, la carrière située sous le lotissement Courbarien appartient sans discussion aux champignonnistes Guilbaud & Soulard, anciennement Voillereau & Soulard, depuis 1926. Mais là aussi la propriété de la surface est disjointe de celle des vides, sans qu'il y ait la même complexité que pour la carrière du stade. C'est en effet au-dessus de l'entrée de cette carrière qu'en 1931 l'abbé Thomas, propriétaire de plusieurs parcelles sur Issy, et en particulier de celle-ci, installa sa décharge de terres qui, je le rappelle, provoqua quelques désordres dans la champignonnière.

Mais la propriété de cette dernière cavité ne revêt aucune importance aux yeux des experts puisque, rappelons-nous, il est admis une fois pour toutes que les deux événements ont une relation causale et que, la carrière du stade s'étant effondrée la première, la responsabilité de la catastrophe tout entière ne peut être recherchée que chez les propriétaires de ce site, c'est-à-dire soit, pour les souterrains de l'étage de la craie, Malaquin et Rappoport, soit, pour la surface du sol ou les vides de l'étage du calcaire grossier, la commune d'Issy.

On comprend alors les angoisses par où passèrent ces dignes citoyens au fil des mois et des conclusions temporaires qui désignaient l'un d'eux, bientôt remplacées par d'autres conclusions qui stigmatisaient le voisin. Les édiles d'Issy n'aimaient pas qu'on imputât à la fuite éventuelle de la canalisation d'eau du stade la ruine des piliers par saturation et gonflement, pas plus qu'on crût qu'un écroulement des vides dans le calcaire grossier — dans leur calcaire grossier — fît s'effondrer par propagation de l'ébranlement la carrière sous-jacente, encore moins qu'on pensât que les remblais du stade chargeaient exagérément le sous-sol. Les consorts Malaquin n'acceptaient point qu'on les accusât d'avoir failli à leur devoir de surveillance d'une carrière dont l'entrée ne leur appartenait plus. Le sieur Rappoport n'admettait pas d’être tenu pour responsable de ce qui pouvait se passer dans un souterrain qu'il n'avait jamais acheté.

Finalement, bien qu'on ne mît en cause aucun des responsables putatifs, l'état, sans reconnaître explicitement sa responsabilité, paya, directement ou non, aussi bien les indemnisations que les confortations.

C'était la moindre des choses.

Sources et remerciements :

Archives de Clamart et d'Issy-les-Moulineaux, y compris presse.
Archives de la BSPP.
Bulletin de la BSPP Allô 18.
INERIS, MM. Tritsch et Watelet.
Rapport d'expertise de M. Crosnier-Lecomte.
Mairie de Meudon.
Yves Legrand
Julie et Nicolas qui m'aidèrent à dépouiller des archives.
Ingénieurs et inspecteur adjoint de l'IGC.
Archives et plans de l'IGC.



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