Issy-les-Moulineaux, carrière Laroze (29 juin 1843)
Au milieu du siècle dernier, la fabrication du blanc représente une partie très appréciable des industries d'Issy-les-Moulineaux. D'autres sortes d'entreprises, mécaniques, chimiques, par exemple, vont bientôt la dépasser sans peine, en chiffre d'affaires et en nombre d'ouvriers, il n'empêche que les cavages bordant le côté sud de la route des Moulineaux, future avenue de Verdun, sont déjà ceux que nous retrouvons sur les cartes de l'atlas actuel de l'IGC, et qu'ils fournissent encore du travail à moult carriers ou manœuvres.

Parmi les exploitations qui perforent le coteau, la carrière 45 (série communale) du Sr Laroze débouche par deux cavages sur la parcelle qui sera occupée plus tard par le numéro 111 de l'avenue. La première entrée, à l'est, correspond à l'étage inférieur, l'autre à l'étage supérieur ; les modifications insignes subies depuis par les abords de la route, comme la construction du chemin de fer ou de nouveaux immeubles, ont bouleversé la topographie des lieux, et la rareté de l'iconographie présente un sérieux obstacle à leur reconstitution.

C'est à cette crayère que revint, en ce 29 juin, le douteux honneur d'inaugurer la série des accidents d'Issy. Le maire de la commune, Dumez, qui s'est rendu peu après sur les lieux, a fait un long rapport de l'effondrement et de ses tragiques conséquences. Oserai-je lui céder ma place pour vous le narrer ?

Un peu, que je vais oser.

À vous, monsieur Dumez !

« L’an mil huit cent quarante-trois, le vingt-neuf juin, heure de huit du matin,

« Informé qu’un éboulement venait d’avoir lieu dans la carrière appartenant à M. Laroze et sise aux Montquartiers, annexe de cette commune,

« Nous, Claude Mathieu Dumez, maire de la commune d’Issy et faisant les fonctions d’officier de la police judiciaire, accompagné de M. Vivant Pierre Lombard, médecin de cette commune, y demeurant, grande rue, nous sommes rendu audit lieu des Montquartiers, où étant nous avons vu 1°) deux cadavres du sexe masculin, étendus au long de la maison occupée par le sieur David, marchand de vin, logeur, sise du côté de la route opposé à l’une des bouches de la carrière ;

« 2°) La maison occupée par ledit Sr David découverte au moyen de l’enlèvement du comble et du plancher tenant à ce comble ; 3°) la chaussée de la route et les bas-côtés d’icelle couverts de débris de pierres et pièces de bois dans la direction de chacune des deux bouches de la carrière ;

« 4°) Le palis en échalas faisant clôture d’un champ appartenant à M. Potin, de Vanves, renversé.

« Après quoi entré dans une maison sise entre les deux bouches de ladite carrière et montés au premier étage dans le logement occupé par M. Robinet, commis du Sr Laroze, est comparu devant nous Louis-Étienne Carré, conducteur des travaux de la carrière, âgé de quarante-huit ans, demeurant maison du Sr Champy, propriétaire légal, lequel nous a fait la déclaration qui suit :

« Aujourd’hui, à cinq heures du matin, accompagné de François Couvé, dit Tirel, et du nommé Laurent Laurent, tous deux ouvriers, je suis entré dans la carrière par la bouche de l’atelier inférieur, située la première en venant d’Issy ; arrivé à soixante mètres environ de l’entrée de la carrière, je suis entré dans une galerie latérale à droite où nous avons continué de déposer nos lampes ; j’ai allumé ma lampe pour donner du feu à Couvé et Laurent qui étaient restés dans la galerie principale ; avant que le feu ait pu leur être donné, j’ai été renversé par terre, ma lampe allumée et la casquette dont j’étais couvert ont été enlevées ; me trouvant dans l’obscurité, je n’ai pu rien remarquer ; j’ai appelé à plusieurs reprises, et ayant entendu qu’on me répondait je me suis dirigé du côté de la voix et suis sorti de la carrière ; j’ai trouvé vis-à-vis de la bouche de la carrière une grande quantité de personnes qui m’ont appris la mort de Couvé et Laurent qui avaient été lancés et brisés contre la maison occupée par le Sr David ; je n’ai éprouvé aucune contusion, et après lecture ledit sieur Carré a déclaré ne savoir écrire ni signer de ce faire interpellé.

« Nous avons ensuite fait comparaître devant nous M. Victor Robinet, commis de M. Laroze, pour la surveillance des travaux de sa carrière, âgé de quarante-quatre ans, demeurant au lieudit Les Montquartiers.

« Lequel nous a fait la déclaration qui suit : Aujourd’hui, à cinq heures moins dix minutes, le conducteur des travaux, le Sr Carré ci-dessus nommé, est venu me demander pour entendre les craquements qui se faisaient entendre dans la carrière à craie ; lorsque je suis entré dans la carrière, Carré et les ouvriers Couvé et Laurent me précédaient de quelques secondes ; entré dans la carrière à environ vingt mètres et n’ayant pas de lumière, je suis sorti pour en aller prendre chez moi ; retourné à environ cinquante centimètres de l’angle du mur, de la bouche de la carrière, au-dehors l’explosion se fit entendre avec un sifflement épouvantable et lançant de la poussière et des débris ; les personnes qui se trouvaient vers l’entrée se sont approchées de moi pour me demander combien j’avais de monde dans la carrière ; j’ai répondu que trois hommes y étant entrés étaient probablement tués ; on m’a annoncé que deux hommes tués étaient déjà jetés contre la maison du sieur David ; quelques minutes après être monté chez moi, je suis retourné près de la bouche où on disait ouïr des cris, et c’est à ce moment que j’ai vu sortir Carré au milieu de la poussière. Et après lecture ledit Sr Robinet a signé, ainsi signé : Robinet.

« De la déclaration que vient de faire M. Robinet, il résulte qu’un craquement avait été entendu par le sieur Carré ; nous avons interpellé en conséquence ledit sieur Carré pour savoir à quelle heure ce craquement avait été par lui entendu.

« À quoi ledit Carré a répondu ainsi qu’il suit :

« Depuis l’explosion qui a eu lieu dans la carrière du sieur Hévin, mitoyenne de celle de M. Laroze, explosion qui a eu lieu le six mai dernier, on entendait de temps à autre de forts et de faibles craquements dans la carrière Laroze, accompagnés de chute de craie ; hier soir les craquements continuaient sans être plus intenses ; mais ce matin, à cinq heures moins un quart, les craquements me faisaient l’effet d’une fusillade ; ce qui me décida à aller prévenir M. Robinet pour en reconnaître la cause ; sommé de signer, a réitéré sa déclaration de ne savoir écrire ni signer.

« Nous avons demandé à M. Robinet, ci-devant dénommé, qualifié et domicilié, s’il avait été informé antérieurement à ce jour par le sieur Carré des craquements qui avaient eu lieu et dont vient d’être parlé ; le Sr Robinet a répondu : qu’il en avait été informé, que le travail depuis cette information ayant entièrement cessé du côté de la carrière Hévin, il n’existait point de danger dans l’autre partie ; ce qu’il pensait, puisqu’il était journellement avec ceux qui travaillaient à plus de cent mètres de l’endroit où les craquements se faisaient entendre ; et après lecture ledit Sr Robinet a signé en ajoutant qu’il explique que les ouvriers Couvé et Laurent n’ont été lancés hors la carrière et tués que par la commotion d’air. Signé : Robinet.

« Nous avons fait comparaître devant nous M. Claude Charles Champy, propriétaire au lieudit Les Montquartiers, âgé de quarante-neuf ans.

« Lequel nous a fait la déclaration qui suit : Aujourd’hui, vers cinq heures un quart du matin, j’étais dans mon grenier, et j’ai entendu rouler sur le toit de ma maison des gravois et tuiles et tomber. Je me suis porté à l’intérieur de ma maison et j’ai trouvé deux cadavres couchés au long de la maison du sieur David que j’ai reconnus pour être ceux de deux de mes locataires, Couvé et Laurent, qu’on m’a dit avoir été lancés de la carrière de M. Laroze et tués contre la maison occupée par le sieur David ; rentré chez moi, j’ai trouvé la clôture en planches qui me sépare de l’entrée de l’atelier supérieur de la carrière Laroze renversée et jetée en morceaux dans le jardin, quatre cloches cassées. Je craignais avant l’événement de ce jour que semblable explosion à celle produite chez ledit Sr Hévin au mois de mai dernier eût lieu dans la carrière Laroze, puisque j’avais déjà porté plainte motivée sur lesdits craquements du sol qui se faisaient dans ma propriété ; laquelle plainte j’ai déposé à la préfecture du département. Et après lecture ledit Sr Champy a signé. Ainsi signé : Champy.

« S’est présenté devant nous M. Jean Pierre Laroze, marchand carrier, propriétaire, âgé de cinquante-quatre ans, demeurant en la commune de Vaugirard, rue Blognet (?). Lequel nous a fait la déclaration qui suit :

« Depuis l’effondrement de la carrière du Sr Hévin, qui a débandé les masses, il s’opérait des chargements dans la partie avoisinante ; j’ai prévenu M. Chatellier, inspecteur ordinaire des carrières, pour faire la visite de ma carrière ; ce qu’il a fait ; il l’a trouvée en bon état ; j’ai fait compléter le plan que je lui ai remis et il devait m’indiquer les travaux à faire pour consolider la partie longeant l’exploitation Hévin. Je me suis mis en mesure contre MM. Hévin et Delespine auxquels j’attribue la cause de l’accident qui vient d’avoir lieu dans ma carrière ; du reste, je n’étais point présent lors de l’explosion qui a eu lieu ce matin et je n’ai rien à déclarer à cet égard. Et a signé : signé : Laroze.

« Après quoi nous nous sommes transportés dans la maison occupée par Mme veuve Demarne, sise au lieudit Les Montquartiers, où ont été conduits et se trouvent en ce moment les époux David, la maison par eux ci-devant occupée étant hors d’état de les recevoir ; où étant arrivés et montés dans une chambre au premier étage, nous avons trouvé les sieur et dame David couchés ensemble.

« Le Sr Claude Nicolas David, cabaretier et logeur, demeurant route des Moulineaux, vis-à-vis de la bouche de l’atelier inférieur de la carrière de M. Laroze, âgé de cinquante-sept ans, nous a déclaré ce qui suit :

« Ce jourd’hui, vers cinq heures dix minutes du matin, j’étais dans mon comptoir et je venais de servir à boire à deux individus que je ne connais pas, lorsqu’un coup de vent m’a renversé sur le côté gauche, et je n’ai plus revu ces deux individus ; j’ai appris que l’un et l’autre avaient été blessés. Entendant crier ma femme, je suis monté dans notre chambre et je l’ai trouvée sur son lit dans les décombres du toit et du plancher détruits par l’explosion, je l’ai débarrassée et descendue dans la boutique d’où elle a été sortie pour être conduite dans la maison où nous sommes ; je n’ai rien vu de l’accident ; tout ce qui était dans les différents lieux de la maison que j’occupais a été cassé. Et après lecture il a signé. Ainsi signé : David.

« Et par la dame Louise Geneviève Sauguin, épouse dudit David, âgée de cinquante-sept ans, demeurant avec lui, nous a été faite la déclaration qui suit :

« Aujourd’hui j’ai été réveillée par l’enlèvement du plancher et du toit de la maison par nous occupée, que j’ai vu avoir été produit par l’explosion et par la douleur que j’ai éprouvée par la chute des gravois et morceaux de vitre, j’ai appelé du secours ; mon mari est monté et m’a aidée à descendre, du reste je n’ai aucun renseignement à donner sur l’accident et après lecture ladite Mme David a déclaré ne savoir écrire ni signer de ce faire interpellée.

« Nous avons requis M. Lombard, médecin qui nous a accompagné, de visiter les Srr et dame David et de nous faire son rapport ; ce qu’il a fait après nous avoir affirmé qu’il y procéderait en son âme et conscience.

« M. David a l’œil fortement injecté, Mme David a le corps couvert d’excoriations ; tous deux se plaignent de douleurs générales et sont sous le poids d’une impression morale qui n’est pas sans gravité. Et il a signé. Signé : Lombard.

« Après quoi M. Lombard nous a fait ainsi qu’il suit le rapport que nous lui avons demandé sur la cause de la mort des nommés Couvé et Laurent, trouvés au long de la maison des sieur et dame David :

« J’ai visité les deux cadavres trouvés sur la route, et qui y étaient déposés ; celui de François Couvé a le crâne entièrement brisé et le fémur fracturé vers sa partie moyenne, celui de Laurent a également le crâne entièrement brisé et une fracture communicative de la jambe gauche, plus une fracture à l’avant-bras droit. Il est évident que tous deux ont été lancés avec force contre un corps dur et sont morts instantanément.

« Signé : Lombard.

« Et par M. Bourgeois, notre adjoint, qui s’était rendu sur les lieux, nous a été dit ce qui suit :

« Peu après la visite des deux cadavres par M. Lombard, médecin, je les ai fait transporter dans une chambre qu’on nous a dit qu’ils occupaient dans la cour de la maison de M. Champy. Et ils étaient vêtus, savoir : Laurent d’une blouse bleue, une chemise de calicot, un pantalon de toile blanche, un gilet de drap bleu ; Couvé n’avait qu’une chemise de toile et un pantalon de cotonnade.

« J’ai trouvé dans la chambre qu’occupaient lesdits Couvé et Laurent pour seuls meubles qui m’a été dit par le Sr Champy leur appartenant. Deux malles en bois, couvertes en peau de sanglier, lesdites malles non fermées ont été par nous ouvertes en présence du Sr Champy et dans celle du Sr Couvé nous avons trouvé un paletot de gros drap bleu, une blouse neuve et un pantalon de cotonnade neuf, une casquette d’étoffe d’été, trois mauvaises chemises, et sur la représentation qui nous a été faite par le sieur Carré d’un paquet de hardes appartenant au même Couvé qui se trouvait chez lui, nous avons ouvert ledit paquet qui contenait trois chemises en mauvais état, un vieux pantalon de cotonnade et un morceau de vieux pantalon, et enfin un mouchoir de poche qui servait d’enveloppe, lequel paquet a été par nous remis dans la malle.

« Et dans la malle appartenant à Laurent, nous avons trouvé une blouse de toile grise, un pantalon de drap bleu, un vieux gilet de drap bleu, deux cravates noires et trois mouchoirs, un tricot de laine, un bonnet de coton, une casquette en drap et un autre bonnet de laine bleue.

« Nous avons remis tous lesdits effets dans l’une et l’autre malle ainsi qu’un petit agenda écrit sur le premier feuillet et une lettre, le tout trouvé dans la malle de Laurent, écrite de Vallouze et portant la suscription : Laurent Dulniaud. Nous avons également trouvé un vieux portefeuille couvert en peau brune, contenant un passeport délivré au nom de Laurent Dulniaud, natif de Chissey-en-Morvan, département de Saône-et-Loire, âgé de quarante-cinq ans ; et une lettre et cinq certificats de bonne conduite délivrés par divers au Sr Laurent, lesquels susdits lettre, certificats et passeport, remis dans le portefeuille, ont été placés dans la malle de Laurent. Et dans la blague de Carré il a été trouvé une pièce de cinquante centimes et une monnaie de cuivre, la somme totale de quatre-vingt-dix centimes.

« Les malles ont été par nous laissées à la garde du Sr Champy et nous avons signé ; signé : Bourgeois.

« Et à l’instant sont intervenus de nouveau ledit sieur Carré et Champy, tous deux dénommés, qualifiés et domiciliés dans les déclarations qui précèdent. « Lesquels après avoir examiné les deux cadavres placés dans la chambre susdite nous ont déclaré qu’ils reconnaissaient dans lesdits cadavres les nommés François Lecouvé et Laurent Dulniaud, tous deux ouvriers employés à l’exploitation de la carrière Laroze et qui étaient logés chez le Sr Champy, l’un des déclarants, comme aussi le Sr Champy a reconnu que les deux malles et les effets y décrits ont été remises dans la chambre qu’occupaient chez lui lesdits Lecouvé et Dulniaud et que la clef de ladite chambre lui avait été remise. Et a le Sr Champy signé ; quant au Sr Carré il a réitéré la déclaration de ne savoir écrire ni signer de ce interpellé, le tout après lecture ; ainsi signé : Champy.

« Après quoi nous nous sommes portés dans la propriété de M. Debrin, sise route des Moulineaux, attenant à la maison occupée par les sieur et dame David ; entrés dans le jardin en dépendant nous avons vu çà et là des pierres, des planches, une porte, plusieurs pièces en zinc dépendant de la maison David, qui ont été lancées dans ledit jardin jusqu’au fond d’icelui, lesquelles ont occasionné la chute d’une tête de cheminée de la maison Debrin, brisé des tuiles du comble et ébréché le chaperon du mur du jardin qui est à 100 mètres de la maison David.

« Sorti de la maison du Sr Debrin, nous nous sommes portés dans la maison qu’occupaient les Sr et De David et qui appartient à la veuve Demarne ; la toiture et le plancher sont entièrement détruits ; les cloisons sont ébranlées, les fenêtres entièrement brisées, tous les meubles qui étaient dans les chambres de l’étage supérieur sont brisés ; au rez-de-chaussée les vitres des deux croisées sont cassées ainsi que deux châssis ; les aîtres de la porte d’entrée sont cassées, le panneau du comptoir est enfoncé ; la salle est remplie de débris de vaisselle et de verres cassés ; une partie du plancher de la salle ensuite a été enfoncée, toutes les vitres sont brisées, le grillage qui était en bois est détruit.

« Nous nous sommes transportés dans une maison attenant celle David occupée par le Sr Antoine Morant et nous avons vu dans le jardin le plancher d’un hangar démoli et dans la boutique à côté 5 carreaux de la devanture cassés, trois bocaux aussi cassés et les riz sucre candi avariés.

« Ce fait nous avons dressé le présent procès-verbal qui sera adressé à M. le procureur du roi et nous disons qu’il sera sursis à l’inhumation.

« Et après lecture MM. Laroze, Lombard et Bourgeois ont signé avec nous maire. »

Sur cette carte issue de Géoportail figurant la topographie postérieurement à 1842 et antérieurement à 1866 (probablement plus proche de 1842) apparaissent les maisons vis-à-vis de la bouche de la carrière Laroze contre lesquelles s'écrasèrent François Couvé et Laurent Dulniaud.
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ANALYSE

Au contraire d'un autre effondrement de crayères à Issy-les-Moulineaux, autrement plus célèbre, et que nous verrons par la suite, celui-ci n'a jamais occasionné de longues polémiques sur ses causes, ce qui ne signifie pas que les plus évidentes soient les plus plausibles.
En effet, le jour même le contremaître Louis-Étienne Carré incrimine sans réserve le mode d'exploitation de la carrière voisine, celle du sieur Hévin. Ce n'est certes pas le seul à se plaindre : plusieurs pièces d'archive signalent un conflit chronique entre Hévin et les ingénieurs des mines ou d'autres exploitants, tantôt parce qu'il empiète sur — plutôt sous — des terrains qu'il ne possède pas, tantôt à cause des menaces que fait courir aux carrières adjacentes sa conduite maladroite de l'abatage à l'explosif : ébranlements, craquements inquiétants, chutes de ciel éventuellement. C'est bien ce que dénonce Carré.

L'exploitation Hévin, numéro 37 de la série communale et 2110 de la série générale, a ses entrées au 23 de la route des Moulineaux (actuel 107 de l'avenue de Verdun), et s'étend donc à l'est de la crayère Laroze, en partie sur deux étages, le niveau inférieur ayant, d'après l'atlas de l'IGC, un taux de défruitement raisonnable (globalement moins de 50 p. 100) au contraire de l'étage supérieur affligé localement de 70 à 75 p. 100. Le vaste et complexe réseau qui l'englobe partiellement, à l'est de la crayère Laroze, s'effondrera en majeure partie en 1876, sur plus de 18 000 mètres carrés, sans la moindre victime. Plus tard, ce qui reste de la carrière Hévin changera de mains et sera exploitée par Deschamps puis Georges Fauh. Encore plus tard, en 1961, elle fera vraiment parler d'elle.

S'il paraît établi qu'Hévin n'est pas un exploitant très rigoureux, est-ce pour autant qu'il est réellement responsable de la ruine de la carrière de son concurrent ? Sur la base du seul document aujourd'hui accessible, l'atlas de l'IGC, que nous supposons refléter fidèlement les vides effondrés, calculons les caractéristiques de la crayère Laroze : à l'étage supérieur, pour le recouvrement maximal de 34 mètres, le taux de défruitement vaut 76 p. 100. C'est d'ailleurs la valeur moyenne de l'exploitation, où il varie localement entre 74 et presque 78 ; à l'étage inférieur, le taux est sensiblement identique, le plus fort recouvrement égalant alors 40 mètres, cette valeur englobant les vides supérieurs et la planche de craie. Atteindre aussi vite une telle épaisseur, alors qu'on n'est pas encore (en cheminant horizontalement) à deux cents mètres de l'entrée, implique une pente assez raide du flanc du plateau : en effet, elle est de 25 p. 100, soit à peu près 14 degrés.

Compte tenu de tous ces éléments, la contrainte calculée n'est, aussi étonnant que cela paraisse, pas inférieure à 28 bars ! Cela pour l'étage supérieur. Est-ce la peine de la calculer pour celui du dessous ? Un nombre non négligeable de piliers y sont un peu plus petits que les collègues qui les surmontent, à la masse du recouvrement vient s'ajouter celle du banc séparatif, entre 3 et 4 mètres de belle et pesante craie... La valeur sera supérieure à 30 bars. Par ailleurs, facteur aggravant, il faut noter que, sur les 79 (87 ???) piliers sur deux étages de la carrière, il y en a 24 où le pilier supérieur est de plus forte section que le pilier inférieur, et au moins 8 occurrences où ils se chevauchent carrément, cela, je le rappelle, dans un site en pente.

La craie de cette partie de l'anticlinal de Meudon, microfissurée par tectonique, a une résistance maximale un peu inférieure à 20 bars. Il n'est pas étonnant qu'une contrainte une fois et demie supérieure à la valeur tolérable aboutisse un jour ou l'autre à une rupture. On pourrait presque innocenter totalement Hévin, dont les tirs ne faisaient sans doute pas de bien, mais dont la carrière est quand même restée debout, ce jour-là, et pour quelques décennies encore.

Ce qu'il faut retenir, c'est que, lorsque on pénètre dans la crayère Laroze, le taux de défruitement, que le carrier avait cru pouvoir laisser identique dans toute son exploitation, devient très vite excessif, passé les premiers mètres où il était encore admissible, corrélativement au recouvrement en montée rapide. Peut-être pourrons-nous appliquer cette conclusion à d'autres événements ultérieurs.

C'est bien d'ailleurs, au contraire de deux autres cas, Lorroy et Michery, dans les profondeurs de la crayère que se produisit l'effondrement : le versant, en dépit de sa pente assez forte, resta intact, comme en témoigne, par défaut, le rapport du maire, vierge de toute allusion à une quelconque modification de la topographie des lieux à l'extérieur. Dans les profondeurs de la carrière, c'est-à-dire là où le défruitement inconsidéré imposait 30 bars de pression sur les piliers de l'étage inférieur. Il est en effet à peu près certain que c'est là le foyer de l'effondrement, là où, à piliers de section égale, la pression était la plus forte, mais aussi là où leur chevauchement en limitait l'efficacité. L'effondrement ne se propagea pas au sud, d'une part grâce à la présence d'un stot la séparant de la carrière voisine, d'autre part parce que les piliers de la carrière méridionale avaient une section plus forte. Cela dit, ces derniers subissaient déjà une contrainte qui mettra cent vingt ans à devenir insupportable.

Carré, Laurent et Couvé étaient parvenus à une soixantaine de mètres de l'entrée — soit le cinquième de l'extension maximale des vides de l'étage — quand l'effondrement eut lieu, en un instant très bref puisque le contremaître Carré se rappelle seulement avoir été renversé par un vent violent qui le décoiffa et souffla sa lampe , mais ne se souvient pas d'un bruit qui se serait logiquement produit juste avant. Peut-être le fracas de l'effondrement fut-il couvert par le choc que le souffle lui infligea, psychologiquement ou physiologiquement (à cause de la pression de l'onde de choc, infrasonore mais ressentie par les tympans) ; peut-être aussi la chute du toit, à l'intérieur même de la carrière, ne fut-elle pas aussi bruyante qu'on le croit nécessairement.

En effet, le grand volume d'air contenu dans la cavité sert d'amortisseur à toute masse, ici la dalle de ciel, dont le déplacement tend à le comprimer, particulièrement lorsqu'il ne peut s'échapper, ou difficilement, ce qui est en l'occurrence le cas. En théorie, la chute du ciel doit être un peu amortie, mais l'est-elle suffisamment pour en atténuer le bruit ?

Ce qui est sûr, c'est que la vitesse acquise par la masse d'air chassée par l'effondrement, vitesse accrue par la réduction de section du tunnel, propulsa les deux ouvriers, qui attendaient dans la galerie axiale que Carré vînt leur apporter du feu, avec une vélocité et une brusquerie telles qu'ils n'eurent pas le temps de se protéger la tête, par exemple en la couvrant de leurs bras, à moins que ne se fussent révélées vaines les tentatives de protection des malheureux, projetés et choqués contre les parois, à une vitesse de plusieurs dizaines de kilomètres à l'heure, si ce n’est bien plus, lancés par une décompression explosive de l'air d’une violence inimaginable qui de plus arracha le toit de la maison des époux David.

Sans faire de cet article un lieu de revendications sociales, il faut remarquer et déplorer la pauvreté de François Couvé et Laurent Dulniaud, telle qu’elle ressort de la description de leurs effets. On connaît la misère des carriers du gypse, mais manifestement celle des carriers du blanc de Meudon y était comparable.

Pour conclure, cela amène à se poser la question de la topographie des entrées de la carrière en 1843, en ayant bien en tête les remaniements de la géographie locale, par exemple la construction du chemin de fer à la fin du siècle. La « bouche de l’atelier inférieur, située la première en venant d’Issy » est aujourd'hui recouverte par des remblais et dessert une galerie impraticable, puisque effondrée comme tout l'étage, même si son tracé est représenté sur la planche de l'IGC. Le cavage pratiqué à l'époque est probablement figuré par l'interruption dans la couleur bleue désignant l'étage inférieur. C'est dans cette galerie que Couvé et Dulniaud se tenaient au moment du drame, approximativement là où se trouve la croix sur le plan ci-dessous. Quant au cavage de l'étage supérieur implicite dans la relation de Carré, il s'agissait (sauf transformations encore plus profondes que je ne suppose) d'une bouche située à l'ouest de celle de l'étage inférieur, donc ce qui est à présent la galerie d'entrée du Chemin des Vignes, rejoignant l'exploitation Laroze à la fois par un couloir prenant à gauche et par son prolongement direct.

Sources :

Archives municipales d'Issy-les-Moulineaux.
Archives et plans IGC.



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