Le fort de Château-Lambert


Parmi les centaines d'ouvrages fortifiés construits sur l'ordre de Raymond-Adolphe Séré de Rivières à partir de 1873 pour se prémunir d'une nouvelle invasion par l'Allemagne, certains, lors de leur visite, laissent une inoubliable impression. Les uns par leur histoire militaire, par les cicatrices des luttes qu'ils menèrent au cours de la Première Guerre mondiale, et là nous pensons inévitablement aux forts entourant Verdun, les autres par leur site, par leur agencement, par leur armement, par la poésie qui s'en dégage.

Le fort de Château-Lambert, fort Boufflers de son nom Boulanger, est certainement l'un des plus intéressants. Cet ouvrage construit entre 1874 et 1877, un des quatre constituant le rideau défensif de Haute Moselle, entre Belfort et Epinal, est conçu comme un fort d'arrêt, c'est-à-dire en mesure de se défendre sur 360 degrés. Compact, de forme hexagonale et muni de trois caponnières implantées aux saillants impairs, il occupe la périphérie d'un mamelon rocheux (assez modeste au demeurant, culminant à 752 mètres), dont le sommet demeure vierge de tout bâtiment. L'accrochage du fort sur ce mamelon a exigé un important travail de terrassement et de déroctage pour encocher les pentes et établir la plate-forme périphérique.

Ce fort n'a jamais eu à subir aucune attaque, aucun siège. Mais abandonné pendant longtemps, il a évidemment souffert de dépeceurs. Heureusement, un vestige unique en France n'a pas été atteint, dont je parlerai ultérieurement, et aujourd'hui il sert de théâtre à une activité d'airsoft. Personnellement je ne le déplore pas, les accessoires et installations ludiques étant mobiles, le fort défriché autant qu'il est possible (ah, bien sûr, la poésie de la végétation rudérale en a pris un coup), mais au moins il est ainsi surveillé et protégé de nouvelles dégradations. Quant au jeu lui-même, il ne laisse pas de traces, au contraire du paintball, à part des petites billes qui sont probablement balayées de temps à autre.
Construit autour de son piton comme sur une motte castrale, ce fort défendu théoriquement par 439 hommes présente une réelle compacité, rassemblant ses organes sous une assez petite surface, de l'ordre de 3,8 hectares fossés compris. Il est flanqué sur trois fronts de batteries annexes assez dégradées, où l'on peut voir néanmoins d'intéressants graffiti d'époque. Ci-dessus, la batterie annexe du front III-IV, assez élaborée, où un graffito perpétue le souvenir d'un sauvetage inattendu. Un casernement de temps de paix, également à l'extérieur du fort, est moins spectaculaire.

Ci-après, le ravelin qui, conjugué à la caponnière du saillant I, bat le chemin d'accès et défend l'entrée du fort.
Après le pont enjambant le fossé, un pont roulant escamotable latéralement dévoile un haha. Naturellement, le tablier se déplace sur des roues et des rails (d'origine ferroviaire) : deux roues motrices sont reliées par arbres, couples coniques et engrenages droits à un volant de manœuvre jadis installé non dans un local dédié, mais sur le pont lui-même, qui en position d'effacement se loge dans une chambre latérale. Après le pont, une porte métallique en deux vantaux, également coulissante, est percée de meurtrières qui battent l'entrée.

Ci-dessous, la chambre d'effacement du pont roulant. Devant, sur la gauche, le tablier en place, mais dépourvu du volant de manœuvre dont seuls le support et un engrenage conique restent visibles. Le long du piédroit de l'arc surbaissé, un trait brillant est le reflet de la lumière sur un des rails du pont. A droite, au troisième plan, le début du tunnel d'entrée et au deuxième plan quelques marches accédant à un local d'usage indécis. Enfin, au-delà du tunnel d'entrée, un passage vers les locaux disciplinaires. On voit parfaitement l'amorce de la pente du tunnel d'entrée, pente qui sera plusieurs fois rattrapée au fur et à mesure de la progression dans le fort.
Dans le circuit assez complexe des locaux d'entrée et de leurs dessertes s'insère un escalier les reliant directement au couloir vers la caponnière du saillant I. Comme les deux autres, celle-ci dont les embrasures et les créneaux de pied sont accessibles par des gradins (photo ci-dessous), a sur ses faces tournées de part et d'autre vers le fossé les embrasures jumelles du projecteur et du canon de 12 culasse d'un côté débouchant sur le nu du mur, de l'autre prolongées par des visières. Sur la photo de la deuxième ligne on en voit l'extrémité à travers les embrasures. Particularité en voie d'abandon déjà à ce moment, ces caponnières sont munies d'orillons.
Le tunnel d'entrée débouche dans une cour plutôt resserrée, surmontée d'un pas de souris accédant à la rue du rempart. En progressant dans le fort, on la rejoindra via la pente de l'allée principale. Il est temps de se rendre compte d'une particularité propre aux forts isolés : il n'y a pas de capitale. Nulle trace de la majestueuse galerie traversant les ouvrages de l'entrée au front de tête qu'on est si accoutumé à rencontrer dans les forts protégeant les villes. Ici, la place est mesurée, la compacité est souhaitée, il faut juste pouvoir disposer de l'emplacement des canons et implanter les locaux nécessaires et suffisants pour la garnison.

Les deux vues ci-après, prises approximativement à 180 degrés, montrent pour la première le débouché du tunnel d'entrée, sur la droite, le pas de souris, sur la gauche, et en face, derrière une lucarne accessible par des échelons, une citerne. La vue suivante expose ce qu'on aperçoit après avoir fait quelques pas en sortant du tunnel d'entrée, à savoir le casernement et la rue qui en dessert les locaux. Ce n'est pas la rue du rempart, qui, elle, est au-dessus des chambrées : c'est un fort à cavalier.

Les façades des chambrées sont appareillées sur le même module, blocage en opus incertum supporté par des arcs extradossés séparés par des pilastres surmontés d'une tablette à la naissance des arcs. Quant à la pierre mise en œuvre, la question est encore débattue.