La carrière du village à Savonnières-en-Perthois (fin)




Après la fin de la guerre, vers 1952 environ, l'armée française envisagea vaguement de se réapproprier la carrière, cette fois pour en faire un magasin général du service de santé en repli des magasins de Sainte-Ménehould. La surface utilisable est estimée alors dans l'article du fichier des sites souterrains pour quelque 35 hectares. Mais le projet avorta aussi vite qu'il fut conçu.

Heureusement, parce qu'après le milieu du siècle dernier, on assiste à une forte progression de la demande de pierre de taille (même cause et mêmes conséquences qu'à Vassens), l'extension des quartiers occidentaux amenant la surface totale (piliers et stots inclus) à frôler actuellement les 100 hectares, ce qui en fait probablement la plus étendue de France dans un état tel que la totalité peut en être parcourue sans danger.

Ci-dessus, chantiers récents de la Sonnette, dans une zone plutôt karstique où l'eau vient assez fréquemment. C'est d'ailleurs dans ce paysage de karst que se sont développés les célèbres réseaux spéléologiques mis au jour au cours de l'avancement des travaux.
Ci-après, quelques graffitis relativement modernes dans divers quartiers des carrières. Encadrant une nymphette des années 60, qui n'est pas la seule production de son dessinateur, trois graffitis historiquement typés : le souvenir d'une guerre, où un avion bombarde un pont enjambant une ligne ferroviaire, un cri d'amour à la gloire de la Locomotive du Progrès, le Père des Peuples, le Géant de la pensée, censément écrit après le départ des Allemands, puis le couple moderne que la coiffure et la proximité de la croix de Lorraine semblent placer peu avant 1950.
Quant au quatrième, c'est un petit mot désabusé sur les jeunes filles, caché dans un cul-de-sac de l'Espérance. Il s'agit de la version originale de la parodie bien plus connue, parce que sur une rue fréquentée, consistant à attribuer cette attitude aux filles de Savonnières plus qu'à toute autre.
C'est précisément dans un ancien atelier de ce cul-de-sac de l'Espérance qu'on trouve en ciel (ci-dessous) cette intéressante trace des méthodes d'extraction anciennes. Au centre de l'image, les coups d'aiguille ont défermé le bloc de clé (au centre de la galerie, vue ici dans le sens de la progression). Ce volume central rendu libre par l'extraction des blocs, la galerie était élargie de part et d'autre par l'arrachage des pierres latérales : après préparation au pic des surfaces et établissement des emboîtures, le carrier y enfonçait progressivement des coins jusqu'à rupture des adhérences dans le lit des bancs. La pierre tombait sur un matelas de cran destiné à la recevoir.
Après la Première Guerre se généralisèrent les machines à piquer à air comprimé, telle ici une Ingersoll en place dans la carrière-musée de Rinval, à Brauvilliers. A droite, un compresseur bicylindre entraîné par un moteur électrique produit, sans réservoir tampon, le fluide comprimé conduit à la perforatrice. Celle-ci, solidement assujettie entre mur et toit, est équipée de gouges à trois ou cinq pointes dont l'attaque est de 5 centimètres. L'avance de la machine sur son berceau, elle, est de 60 centimètres. Il faut donc, une fois atteinte l'avance maximale, ramener la perforatrice en arrière pour lui ajouter une nouvelle rallonge de 60 centimètres, moyennant quoi il est possible d'atteindre un enfoncement (une longueur de bloc) de 3,30 mètres.
Mais la piqueuse est également mobile dans les trois directions, et, attaquant la roche en éventail, est donc capable de faire des saignées simplement par balayage d'un secteur. Au prix d'un bruit d'enfer (à la différence des haveuses), la production bénéficie d'un coefficient multiplicatif important.
A gauche, la pierre de ce pilier a été tirée au moyen de coins américains : deux demi-cylindres d'acier, les paumelles, sont enfoncés dans des trous faits à la perforatrice munie d'une longue mèche. Entre ces paumelles, un coin métallique est introduit à coups de masse et les force à s'écarter et à rompre la pierre sur sa ligne de moindre résistance, c'est-à-dire reliant les perforations dont chacune est munie d'un pareil coin américain. L'avantage par rapport aux coins prismatiques de type traditionnel est qu'on n'a pas besoin de pratiquer une emboîture, travail quasiment de taille de pierre, puisqu'il suffit de manier une perforatrice électrique.

La saignée verticale sur la droite du pilier est le fond de la tranche perpendiculaire à la surface visible, trace d'une étape précédente pratiquée à la machine à piquer. Le bloc inférieur, pour sa part, semble avoir été défermé à la perforatrice, que l'opérateur animait après pénétration d'un mouvement angulaire dans le plan de défermage pour rogner par le listel du foret les cloisons entre les trous.
Ci-dessus, une épave d'une machine très employée dans les carrières pendant un demi-siècle, les haveuses-rouilleuses. Bien que Savonnières utilisât aussi des machines d'origine française, comme les Blanc ou les Perrier, les Korfmann ST100 de 15 chevaux étaient très répandues. Les bras Korfmann étaient d'ailleurs adaptables sur les autres marques.

Les tronçonneuses à pierre Vamo ou PPK (ci-dessous, une PPK LC150) étaient utilisées en lieu et place des scies à main pour équarrir les blocs tirés ou chanfreiner des piliers afin de faciliter la circulation des véhicules. La chaîne, entraînée par un moteur électrique de 12 chevaux, circulait sur le long guide où elle était lubrifiée par l'huile contenue dans le petit réservoir visible à gauche, au-dessus de la seconde poignée (car ce lourd engin de plus de 50 kilos n'était utilisable qu'à deux hommes).
Sources et remerciements :
• La pierre de Savonnières raconte..., Yvon Gaillet, Dominique Guéniot éditeur,
et entretiens avec l'auteur
• Entretiens et visites avec Daniel Prévôt, président de l'USAN,
et Philippe Damiens, Alain Voeltzel, Roger Rotigni
• Yannick Delefosse
• Inventaire des vides souterrains de France, Quartier général régional de l'air
de l'Ouest français, Commissariat BIII 12b, Service de géologie
de la Wehrmacht, 1942-1944, traduction JPDelacruz, 1995
• Service historique de la défense
• Archives départementales de la Meuse
• Geheime Kommandosache - A4 Lehrbuch der FR-Schule
• Documentation de la société PPK
• Terroirs et Monuments, sous la direction de Charles Pomerol, éditions du BRGM
• Les carrières françaises de pierre de taille, Pierre Noël,
Société de diffusion des techniques du BTP
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