Les carrières de Vassens


La Première Guerre mondiale 2

Dans l'entrée de la Carrière neuve, ce joli Poilu aux martiales bacchantes et aux cheveux finement détaillés n'a jamais livré le mystère de son unité ni de son sculpteur. C'est regrettable, il avait un bon coup de burin et aurait mérité d'être connu.
Paisiblement rassemblés près de l'entrée de la Grande Carrière, des vestiges d'armement : la 8 mm Lebel voisine avec les 8 x 57 JS Mauser sur leur barrette, accompagnant un chargeur de fusil-mitrailleur Chauchat (le CSRG, Chauchat Suterre Ribeyrolles Gladiator) dont la forme bananoïdale est imposée par la forte conicité des cartouches de Lebel.

Des compagnies détachées du 21e régiment du génie passèrent dans la carrière entre le repli allemand de 1917 et l'offensive de fin mai 1918. En témoignent le voilier baptisé du nom du régiment et le cartouche rappelant des travaux d'aménagement non précisés dans la Vieille Carrière (Anderten).
Dans les quartiers de la Grande Carrière, cet intéressant panneau rassemble plusieurs symboles : autour du vase contenant un bouquet de deux fleurs disposées symétriquement figurent une colombe, la représentation du Sacré-Cœur de Jésus (emblème sulpicien largement diffusé alors, à tel point que la basilique de Montmartre lui fut consacrée) et un écusson aux armes de Savoie. Il est peut-être à rapprocher des deux petits bas-reliefs d'inspiration italienne gravés non loin de là et figurés ci-après.

En effet, cette carrière reçut la visite au printemps 1918 de membres des Truppe ausiliarie italiane in Francia, qui gravèrent ces petites sculptures voisines. Vu la rareté des graffiti italiens dans les carrières de l'Aisne, ils méritent d'être reproduits. Le plus complexe (ci-dessous), daté sur la gauche du panneau du 13 mai 1918, perpétue le souvenir de la 103ª Compagnia, 2ª Centuria, 4ª Squadra. (Informations dues à l'amabilité d'Alberto Caselli Lapeschi, correspondant de Serge Hoyet.) Les TAIF étaient organisées en 200 compagnies de 300 hommes, chacune constituée de 3 centuries, elles-mêmes composées de plusieurs squadre. Ini­tia­lement destinées à fournir des ouvriers (terrassement, pose de lignes, etc.), ces troupes ont finalement été assignées à un rôle de combat.

Ainsi, la 103e compagnie, d'abord station­née à Vézaponin, se replia courant mai 1918 à Morsain, village un peu moins exposé, et tout près des carrières de Vassens. (Voir L'esercito italiano nella grande guerra, volume VII, tomo 2.)

Au sud de la Carrière neuve, ce panneau est encore mystérieux. Le style capillaire suggère vaguement qu'il est postérieur à la Première Guerre. Une coiffure ressemblant à un calot pourrait éventuellement laisser croire à une appartenance militaire, mais les civils aussi en portaient. Quant aux noms, Gaudy, Chaumette et Hurault, ce ne sont ceux d'aucune famille de carriers connue. Une piste n'a pas encore été explorée, celle de militaires chargés d'un recensement des souterrains en France, soit en 1936 quand Pétain le demanda pour préparer la prochaine, soit en 1948 quand ses successeurs se souciaient de préparer la suivante.
Le tunnel sous le plateau


Le tunnel de Vassens pourrait faire l'objet d'un chapitre à part. Bien qu'aujourd'hui il fasse partie des vides d'exploitation au point de relier encore, malaisément à la suite d'éboulements, la vallée de Mai à la carrière, quand il fut terminé le 22 octobre 1916 il ignorait superbement les vides existants puisqu'il en passait largement à l'ouest. Il desservait les premières lignes allemandes vers Autrêches à l'abri des vues françaises, le plateau étant complètement battu par les tirs et par les observatoires. Ce tunnel était la dernière étape d'un réseau local de voies étroites qui se continuaient d'ailleurs dans le souterrain par une voie unique, souterrain d'où partaient, en sus, plusieurs escaliers débouchant en surface, généralement dans des boyaux.
Du côté nord des élargissements contenaient des réserves d'eau, de benzol, un groupe électrogène pour l'éclairage. En revanche, la question se pose encore de l'utilisation d'un locotracteur dans le tunnel. A l'évidence, on pouvait mouvoir les wagonnets à l'huile de coude, mais il existait déjà des petits tracteurs à benzol (l'utilisation de la vapeur en souterrain n'était pas une très bonne idée), employés assez abondamment au front comme le montrent moult cartes postales et photos, telles que celle-ci. D'ailleurs, du côté français, la place de Verdun en recensait 3 en 1915. En revanche, la hauteur minimale que nous avons mesurée dans la galerie étant de 2,37 mètres, une locomotive à cabine fermée est inadmissible. Or Deutz ou Montania (distribué par Orenstein & Koppel) livraient aussi du matériel minier surbaissé et sans pavillon. Cela dit, aucune iconographie ni récit ne viennent le démontrer explicitement.
Le tunnel vu depuis la moitié sud. Dans un peu plus de 500 mètres, c'est la sortie de la vallée Madame. On distingue vaguement, dans l'angle supérieur ouest, c'est-à-dire en haut à droite de la galerie, la grossière goulotte où circulaient les canalisations d'éclairage. Çà et là des vestiges de perforation à la foreuse montrent la méthode d'avancement, foration de fourneaux et tirs. La pose d'une voie étroite, maintenue par la suite, assurait l'évacuation des déblais.
Ci-dessus, la stèle commémorative gravée par les équipes de percement au moment de la jonction des deux moitiés de la galerie, le 22 octobre 1916. Elle indique en plus de la date et de l'unité stationnée, la 16e division de réserve, le nom du géomètre, l'Unteroffizier Beissel, le 6e bataillon du 2e régiment de pionniers ayant fourni le détachement de travailleurs. Elle a été volée il y a plusieurs années.

En revanche, le pochoir figurant ci-après est assez étrange... C'est l'auteur lui-même qui nous a dévoilé son secret. Au temps où, joyeux escholier, il préparait son mémoire sur l'approche plastique des graffitis des tranchées, il eut l'idée de se replacer dans les conditions d'époque. En janvier 1988 le tunnel de Vassens reçut donc des graffitis modernes sur le dessin d'une Croix de fer, inspirés de la date de jonction des équipes. En revanche, soucieux de ne pas faire de faux, il mit en clair et en français la date d'achèvement, une pelle (Spaten, du nom du carburant à base d'orge et de houblon) et les initiales des artistes... Une très jolie histoire.





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