La carrière du village à Savonnières-en-Perthois (suite : le déploiement V2)




Dans le cadre des prospections qu'il mena à partir de 1943 pour trouver de quoi héberger les fusées V2, l'occupant considéra avec intérêt le complexe de Savonnières. La relative proximité de la frontière allemande, des usines de montage, l'abri offert par le recouvrement mais surtout le précédent de l'utilisation française le firent retenir. Il est bien question ici de V2 et d'eux seuls, le site n'ayant jamais été prévu pour le stockage ni le tir des V1. A fortiori aucune rampe n'a jamais été installée à Savonnières.
Le recensement des cavités françaises mené à partir de 1943 lui attribue entre 30 et 50 hectares, occupés par des champignonnistes à l'exception de 8 hectares immédiatement libres. De plus, 11 entrées accèdent au souterrain, dont 6 praticables depuis des routes carrossables. On reconnaît là les caractéristiques énoncées par le plan français de 1939.

La totalité des carrières (53,25 hectares selon le dossier constitué après guerre par les carriers), quelques bâtiments d'habitation ou de bureaux, le matériel et les installations ferroviaires intérieures et extérieures furent réquisitionnés en bloc par la Feldkommandantur 627 le 1er décembre 1943. Sous le code 1402, ce Nachschublager prévu pour 600 fusées (comme à Vassens) fit l'objet d'importants travaux menés par l'Organisation Todt. Dans un premier temps, on apporta quelques modifications aux défenses françaises de 1939. Par exemple, une porte à deux vantaux battants a été installée, entre le cavage et la porte française, à l'entrée de la Gare où ont aussi été réalisées diverses confortations du ciel. Ces portes à vantaux ressemblaient à celles (à un vantail) du tunnel de Saint-Rimay. (Il s'agit du tunnel où stationnait le train du Führer lors de l'entrevue de Montoire, qui en 1943 a été fortifié et aménagé en Wolfschlucht III, d'où la mise en place des portes.)
Ci-dessous, les deux logements symétriques des portes battantes allemandes dont on aperçoit le triple logement des gonds. La porte française coulissante est plus loin à droite, là où dépasse du parement une saillie de béton.
Dans la partie centrale réservée au stockage, représentant environ 6 hectares, les virages ont été rectifiés et des piédroits ont été maçonnés. Mais, si l'achèvement était d'abord prévu en juin 1944, il a été reporté à août (pour 45 % des travaux), puis à jamais... A la Briquerie, une date plus tardive pourrait dénoter une présence allemande jusqu'à la mi-août : le confirmerait un document signé du responsable local de l'Organisation Todt, daté du 16 août 1944, laissant penser que les occupants n'avaient pas encore dans l'idée de se retirer, ce qu'ils firent une bonne dizaine de jours après.
Un émetteur de 70 watts spécialement dédié était prévu dans le site.
Supra, une concentration des rares graffitis allemands (selon toute vraisemblance) : à quelques décimètres de distance, ces trois inscriptions remontent à juin-août 1944.

Encore plus inhabituel est, ci-dessus à droite, le graffiti clair et précis laissé par un requis. En effet, à l'instar des industries allemandes, l'Organisation Todt avait un besoin incroyable de main-d'œuvre, en l'occurrence principalement ouvriers agricoles, terrassiers, cultivateurs accompagnés de leurs chevaux. De fin 1943 à août 1944, des milliers de requis venant de tout le département de la Meuse, très vraisemblablement aussi d'autres départements plus ou moins limitrophes, déjà inscrits sur les listes établies par les mairies selon leur âge et selon la catégorie de leurs carte d'alimentation, étaient avisés, leur tour venant, d'avoir à effectuer entre quelques jours et un mois de travail obligatoire, mais toutefois rémunéré, dans les souterrains de Savonnières. Il y eut bien sûr des réfractaires, que la gendarmerie française se chargeait de pourchasser.

Tous les requis meusiens n'eurent pas à y travailler (il y avait de nombreux autres chantiers Todt, autant dans la Meuse que dans la Manche, Cherbourg en avalant des armées entières), mais quoi qu'il en soit la carrière en vit certainement passer des milliers, chargés des terrassements. Les travaux techniques plus qualifiés (électricité, plomberie, métallerie...) faisaient appel aux salariés des entreprises françaises compétentes.

Léon Rouy, requis le 11 janvier 1944, a laissé sa signature. Il faisait partie des premiers arrivés, mais il n'a pas été possible de retrouver son nom dans les listes existantes.
Outre la défense des gros accès, quelques installations moins spectaculaires demeurent mystérieuses. Ci-dessus et ci-contre, une galerie de la Briquerie a été isolée par des maçonneries soigneusement réalisées ménageant des passages de câbles, constituant ainsi un local parfaitement séparé qui ne communique plus avec le reste de la carrière que par cette porte réglementaire modèle 433 P 01, de 460 kilos, typique des fortifications allemandes. Sa curieuse localisation qui le rend très vulnérable, proche d'une entrée dans l'alignement de laquelle il se trouve, nécessite de le protéger par une porte renforcée, mais on imagine mal que le choix de cet emplacement ne soit pas intentionnel. Sans certitude, on peut penser à un local technique, contenant peut-être des carburants ou des réactifs puisque le bas de la pièce forme cuve de rétention.
Ci-dessous : les puits d'aérage de petit diamètre proches de la zone d'entreposage auraient pu soit être rebouchés soit recevoir une protection jamais commencée. Même chose pour les grands puits d'extraction carrés qu'on est heureux de voir encore déboucher à l'air libre. En revanche, le puits d'extraction de la Machine, de gros diamètre et limitrophe de l'aire d'entreposage, fut recouvert d'un blindage conique, en protection des jets de bombes, formant en même temps prise d'air. Il existe encore.
En ce qui concerne le stockage intérieur, les aménageurs allemands traçaient les galeries selon les règles de circulation imposées par l'encombrement des V2 (12 mètres de long sans leur ogive explosive sur un carré de 2,54 mètres de côté à la hauteur de l'empennage), en tenant compte dans la mesure du possible de la disposition des piliers existants. Cependant, inévitablement, les nombreuses courbes de raccordement en rencontraient. Les murs à qui était confiée la tâche de supporter le ciel étaient alors élevés puis les piliers gênants, devenus inutiles, abattus. Ci-dessous, celui-ci (d'ailleurs graffé 1944 sur une face) est un miraculé. En effet, déjà délardé pour laisser la place au piédroit d'une future galerie de stockage en courbe, il devait logiquement être entièrement détruit. L'évolution des événements en août 1944 l'a sauvé de la destruction.
Ci-dessus et ci-dessous, des galeries de circulation et stockage terminées au moins au niveau du gros oeuvre. Si les garages parallèles réutilisent souvent les piliers originaux des exploitations, il n'y en a pratiquement plus un seul dans les raccordements en courbe, ou alors intégrés sporadiquement dans les maçonneries. Il s'agit de l'état final des lieux après l'étape intermédiaire montrée par la vue précédente.
En plus de ces importants travaux de maçonnerie, les requis de l'Organisation Todt procédèrent au déblayage et au raclage des sols des galeries. Les champignonnistes avaient en effet déjà depuis longtemps réduit par remblayage la hauteur des vides, de façon à limiter les pertes thermiques et à contrôler plus précisément la température des caves à champignons. Une V2, même allongée, n'ayant aucune commune mesure avec un agaric, les Allemands firent évacuer ce remblayage pour augmenter la hauteur disponible, rejetant les terres où ils pouvaient, soit dans des galeries excentrées, soit en comblant la petite carrière des Fusées, moitié souterraine moitié à ciel ouvert, que son nom destinait pourtant en cette occasion à un sort plus glorieux, mais qui conséquemment n'existe plus.
Au sud de l'espace destiné au stockage des V2, un effondrement d'une trentaine d'ares (au fond, donc sensiblement plus au jour) s'est produit pendant les travaux à proximité des murs nouvellement montés, dû vraisemblablement à une mauvaise synchronisation des étapes de consolidation. Vu son autostabilisation même sans ceinturage et sa localisation qui ne gênait nullement le reste de l'espace d'entreposage, il est difficile de croire à un sabotage qui de toute façon n'aurait servi à rien. Ce sont les champignonnistes qui, après la guerre, ont dû continuer en divers lieux la consolidation des régions instables.
Un des points les plus curieux à visiter consiste en deux salles renforcées d'une voûte en béton armé coulé dans les vides creusés au-dessus du ciel rocheux, le plancher intermédiaire, faisant office d'échafaudage pour les ouvriers, devant être détruit à la fin des travaux. Ci-contre, une vue axiale de la grande salle, montrant la voûte de béton à travers les crevés de la planche intermédiaire, et un peu dans l'ombre, entre sol et ciel, sur la droite de l'arrière-plan, deux piliers originels qui devaient être abattus. En effet, outre leur inutilité, ils gênaient désormais le passage à travers les arcs de décharge qu'on voit percer le piédroit dans la photo ci-dessus, qui montre aussi une découpe du pilier de l'avant-plan. Cette découpe, alignée avec celle qui est pratiquée dans le pilier suivant, délimite la portion à détruire pour élargir le passage.

Ci-dessous, la voûte de la seconde salle avec les IPN en place. C'est à cet étage que, au fond, on remarque les longues fistuleuses illustrées dans une page précédente. La hauteur sous clé et l'épaisseur de la planche intermédiaire font que la hauteur libre aurait avoisiné les 6 mètres.

On ne retrouve nulle part ailleurs ce type de consolidation, et seules ces deux salles ont fait l'objet de travaux semblables. Cependant, à proximité et presque dans l'alignement, une sorte de fontis (sans cône d'éboulis) ressemble à une amorce de creusement dans le ciel pour établir une troisième voûte non commencée. Il n'est donc peut-être pas hasardeux de conclure que, plus qu'un rôle de protection, les voûtes renforcées étaient là pour assujettir solidement un système de levage à une hauteur plus élevée que le toit historique des galeries, puisque dès le coulage de forts IPN y ont été ancrés. De toute façon, le poids d'une V2 sans ogive ni carburant n'excédant pas 3 tonnes, il n'était pas nécessaire d'avoir des ponts roulants monstrueux. Cette aire aurait pu devenir un atelier, le plan et l'implantation des salles ne prêchant pas particulièrement pour une zone de transbordement. Dans le voisinage, un certain nombre de socles de volumes divers laissent penser à une destination plus active que les simples galeries d'entreposage qu'on voit tout autour, ne serait-ce que pour assurer les servitudes nécessaires à l'utilisation des fusées (salles de charge des accus, pièces de rechange, etc.).


Suite.